jan 13

Corpus Sanctus

monochrome, whitemanAujourd’hui, ça doit être lundi, ou peut-être mardi. Une nouvelle journée de toute façon, ça n’avait plus d’importance en fait, se disait Maria. Cela fait si longtemps que ça n’avait vraiment plus d’importance maintenant. En combien de temps avait-elle pensé à ça ? 1 seconde ? 2 secondes ? Ou peut-être plusieurs minutes, voire même des heures ! Tout cela non plus n’avait aucune importance.

Elle était là, ça c’était important. Elle savait parler, compter, dicter, réciter, elle savait écouter, sentir, goûter… non ce n’était plus vrai, elle ne savait plus tout ça. C’était dans sa tête désormais, elle ne faisait que penser. Elle était là et c’était tout.

Elle essaya de se souvenir, il n’y avait plus que ça à faire. Elle se rappela alors son enfance, et plus précisément le premier Noël qu’elle passa à la montagne, et les joies de se trouver dans la neige, sa fraîcheur sur ses mains rougies, brûlées par tant de glace. Le réconfort près de la cheminée, tenant un bol de chocolat chaud, le crépitement du bois, les flammes jaunes et légères, s’élevant lentement vers le haut. Oui, quel beau souvenir.

Sentir de nouveau le froid, le chaud, ce serait une caresse légère et douce, comme la main de sa mère. Sa mère qui la consolait lors de son premier chagrin d’amour, et sa main rugueuse essuyant les larmes d’une pauvre petite fille, la tenant contre son sein, et son parfum si doux. Doux comme le premier bonbon qu’elle mangea, coulant dans sa bouche en une liqueur entêtante, éveillant les sens en un plaisir. Plaisir comme sa première fois, sentant au fond d’elle cette chose qui l’horrifiait au début, implosion de l’être, se sentant couler vers l’autre, symbiose des corps, friction des peaux en émois. Emois de voir son enfant dans ses bras, petite bouille imparfaite, sortie après la douleur de l’accouchement.

Douleur, oui la douleur qu’elle ressentit en cet après-midi de mai. Elle se souvint de ce jour comme si c’était hier. Peut-être était-ce hier, elle ne savait plus. C’était quelque part dans le passé de toute façon. Elle sortait de chez elle après avoir embrassé sa fille. Elle n’en avait que pour quelques minutes, il lui fallait du pain. Sa fille ne voulait pas rester seule, mais la boulangerie était juste en face. Alors elle lui dit de rester devant la porte comme ça elle verrait maman tout le temps.

Conneries ! Et elle traversa la route, et il y eut cette voiture qui roulait trop vite, et il y a eu ce choc horrible qui lui broya tous ses os, et il y eut cette sorte d’euphorie générale dans son corps, et il y eut la douleur qui s’estompa, et il y eut ce nouveau choc, et il y eut ce dernier bruit bizarre, puis ce fut le trou noir.

Lorsqu’elle se réveilla, elle était dans le noir, et sa tête la faisait souffrir, mais elle ne sentait plus rien. Elle rêvait sans doute. Alors elle pensa à sa fille, et la peur s’insinua. Elle voulut ouvrir les yeux, mais elle ne pouvait pas, elle essaya de bouger un doigt, un bras, rien. Elle avait peur, sa respiration s’accélérait. Elle avait peur, elle ne pouvait rien faire. Elle croyait être morte, mais non, elle sentait son cœur battre la chamade. Mon dieu ! Elle voulut crier, mais rien ne sortit, elle ne sentit même pas ses lèvres bouger, comme si tout lui restait dans la gorge. Et ce silence oppressant. Mon dieu, non ! Elle voulait bougeait, mais son corps ne répondait plus, elle voulait crier, mais rien ne sortit. Tout dans sa gorge. Elle voulait ouvrir les yeux, mais rien du tout, ses paupières restaient closes. Il faut bouger, mais elle ne pouvait pas, elle se focalisa sur son doigt, mais rien ne se passa. Elle était comme dans un rêve, un rêve sans fin. Elle ne bougeait plus, ne sentait plus, ne parlait plus, n’entendait plus.

A un moment son œil gauche s’ouvrit, et une lumière intense l’aveugla. Puis une tête apparue, elle ouvrait la bouche, semblant dire quelque chose, mais elle n’entendait rien. Elle était paniquée. Puis elle s’endormit sans savoir comment.

Depuis, elle savait ce qui lui était arrivée, mais à chaque fois qu’elle y repensait, elle ne pouvait s’empêcher de souffrir intérieurement. Elle était devenue témoin de sa vie, bloquée dans ce corps qui fonctionnait mal, qui ne fonctionnait plus. Elle avait appris à cligner des paupières, et cela avait été très long. Elle connaissait ses organes parfaitement, elle les sentait bouger en elle, vivre, ayant leur propre autonomie. Sa pensée était là, mais elle était enfermée dans ce sanctuaire tellement inviolable qu’elle ne pouvait en sortir.

Elle avait les yeux fermés et ne voulait pas les ouvrir. Elle savait ce qu’elle verrait si elle regardait dehors, rien qu’un blanc. Enfin non, ce n’était pas un blanc. Le plafond avait de nombreuses nuances, et elle avait eu tout le temps pour les remarquer. Il y avait du blanc gris, du blanc jaune, du blanc sale, du blanc beige, du blanc sombre, du blanc clair. Du blanc, du blanc, du blanc !! Râaaaaaa ! Tout ce blanc la rendait malade.

Et elle vivait ainsi, dans l’espoir de retrouver l’usage de cette bidoche rosâtre et malodorante. Quelque fois, lorsque la douleur de son âme se faisait ressentir, elle désirait mourir. Mais elle ne pouvait pas le communiquer. Elle ne pouvait que contempler son désarroi à travers son regard. Vitre sur le monde, seul lien qui la retenait à la réalité, à jamais spectatrice, comme un film qui n’en finirait jamais. Quelque fois, elle voulait pleurer. Mais elle ne savait si elle le faisait vraiment, elle ne sentait plus ses larmes chaudes couler sur ses joues. Elle ne pouvait plus sentir la main chaude et rugueuse de sa mère, lui essuyant son chagrin. Elle ne pouvait plus sentir son parfum, sa tête contre son sein. Maman, où es-tu ? Maman, ne m’abandonne pas. Maman ? Et où est papa ? Papa il est parti ? Où ça maman ? Et tu crois qu’il va revenir ? Papa, reviens, ne m’abandonne pas. Chérie ? Où es-tu mon amour ? J’aimerais sentir ta main prendre la mienne, sers la fort, sers-moi fort. Où vas-tu ? Chérie, ne m’abandonne pas. Ma puce, viens voir maman. Je suis là ma princesse. Je serais toujours là. Ne pleure pas voyons, je vais simplement chercher du pain. Tu es une grande fille voyons. Allons viens ici, sèche-moi ces larmes. Allez, si tu veux tu peux rester devant la porte, comme ça tu verras maman prendre le pain. Ma puce, je ne t’abandonne pas.

Elle sentit son cœur ralentir. Elle décida d’ouvrir les yeux, et elle sourit intérieurement. Ils étaient tous là, son papa, sa maman, son mari, sa fille, tous. Et ils la regardaient, sereins. Elle les aimait tous, et le blanc avait disparu, il y avait le ciel et les nuages, les oiseaux au loin et les avions de son enfance ; et il y avait le vent sur son visage, et le chant des grillons, le soleil était haut et la réchauffait, le blé se frottait contre ses vêtements, et les feuilles des arbres chantaient une douce mélodie, les pétales s’envolaient et la lavande lui prenait à la gorge. Son cœur battait de plus en plus lentement. Elle ferma les yeux, elle n’avait plus mal, elle était heureuse…

jan 06

La fuite

La fuite du temps, de Dalí

La fuite du temps, de Dalí

Un jour de voyage sans covoiturage, je n’avais d’autre inflexion que de rouler sans véritable destination, sinon la route elle-même qui s’étendait à perte de vue, sous la musique interne de mes propres désirs et pulsions. Une musique de jazz à l’image de Kerouac, mais ni Dean ni Marylou ne m’accompagnait, je n’avais que pour seule escorte ma solitude et l’ombre grandissante de mon passé que je laissais loin derrière moi à mesure que s’enchaînaient les kilomètres.

Je roulais sur une petite route de campagne lorsque je vis au loin se profiler la silhouette d’un auto-stoppeur qui marchait le long de la bordure, à travers les broussailles jaunâtres qui poussent en hiver. L’automne se terminait lentement et les dernières feuilles tardaient à tomber, encore accrochées fébrilement à la branche, sans oser se jeter dans le vide, vers ce sol déjà glacé par les premières givrées. La forêt s’étendait à perte de vue dans tous les sens et seul ce tronçon s’ouvrait vers l’inconnu dans ce lointain, serpentant vers le Nord… toujours plus loin au Nord.

Il leva son pouce en entendant mon arrivée et, étant le seul sur ce chemin, je m’arrêtais à son encontre. J’ouvris la fenêtre et sentit le froid s’engouffrer dans l’habitacle. Lui-même, emmitouflé, devait souffrir de légères gelures, mais le véritable hiver n’avait pas encore commencé. C’était encore la période charnière où l’on portait nos manteaux encore légers de la saison. Bientôt suivraient les énormes blousons, les bonnets et les écharpes de laines. Mais lui s’était déjà entouré la moitié du visage derrière un châle, si bien que je ne voyais qu’à moitié ses traits. Il avait une forte carrure et transportait sur son dos un back-pack au moins aussi imposant que lui.

Par bien des côtés, il me faisait penser au héros de Krakauer, seul sur la route vers l’Alaska. Le héros a la réel existence qui, de rencontre en rencontre poursuit son chemin vers son rêve lointain. Il y avait quelque chose dans son regard, une soif d’immensité qui ne m’était pas inconnu et qui résonnait de souvenirs. A travers la route, vibrer la plume de Kerouac, sous les musiques de Sal et de Dean. Deux romans de voyages, face à face, qui se regardait dans le blanc des yeux, quelque part dans la forêt qui borde le fleuve. Je crois même, par un effet miroir sans doute, qu’il eut la même réaction, et, bien que sa bouche était enfoui derrière ce large tissu qui le ceignait, il se mit à sourire tranquillement.

_ Vous allez où ? Me demanda-t-il.

_ Nulle part, je ne fais que conduire. Et vous ?

_ Aussi loin que possible.

_ Alors embarquez. Je peux vous conduire pour un bout.

Il posa son sac à l’arrière et s’installa côté passager. Je redémarrai en douceur, le laissant se poser confortablement et défaire une à une les couches qui le constituaient. Je pus apprécier son profil du coin de l’œil, surveillant la route et ses nombreux virages. Il avait un nez aquilin qui retombait sur des lèvres minces cachées derrière une barbe de trois jours parsemée de poils gris.

route par la foretLe début de notre trajet commun se fit dans un silence le plus total. Seul le vrombissement du moteur et le souffle du chauffage venait nous bercer dans nos illusions. Autour de nous, ne s’étendait qu’une forêt d’arbres endormis pour l’hiver, revêtant leur parure nue afin d’affronter les affres des tempêtes de neiges qui se profilaient dans le temps, au loin à l’horizon. Quelque fois, la verdure d’un sapin venait égailler notre vision, mais ce n’était qu’un vert sombre et terne, à l’image de cette fin d’automne, d’une tristesse en noir et blanc, un peu jaunâtre, un peu sépia. Un peu comme ses vieilles photos de famille retrouvé dans le tri du grenier, un peu décharné et brûlé par la passage des années, mettant en face les visages et les regards dures de nos ancêtres. Souvent assis, face à la caméra, portant un jugement sur les générations futures, notre génération. Ces regards nous sont toujours plus ou moins adressé et il m’est arrivé, souvent, de les éviter, en les replaçant dans cette vieille malle d’où je n’aurais jamais dû les retirer.

Lui-même, la tête posée contre la fenêtre, appréciant la cime des arbres qui se découpait dans le ciel terne et nuageux, portait dans sa poche intérieur de chemise, une photographie parcheminée. Il portait avec lui le jugement de ces aïeuls sur le cœur.

_ Alors, que faites-vous dans la vie, demandai-je afin de briser le silence ?

_ Je fuis…

_ Vous fuyez ?

_ Je fuis. La famille, la société… moi-même.

Je le voyais à son ton, il avait besoin de parler. J’avais toujours réussi à extirper des autres des pensées, des souvenirs, des secrets bien enfouis. Cela avait toujours été mon talent de leur faire me révéler ce qu’ils ne diraient pas, d’habitude, à un inconnu. Je n’ai jamais su comment j’y parvenais, peut-être mon visage et ma voix les rassuraient ? Ou bien était-il toujours plus facile de parler à une personne que l’on ne reverrait jamais plutôt qu’à ses parents ou ses amis ?

Je me dis souvent que j’aurais du devenir thérapeute ou psychanalyste avec ce talent si naturel de les mettre tant et si bien en confiance qu’ils osaient franchir leur limite et s’ouvrir à moi et aussi à eux-même, leur passé résolu. Mais au lieu, je suis devenu un peu fou, un peu stable, suivant le cours de ma vie comme on parcourt le fil d’une musique qui ne se terminerait jamais. Oui, avec un talent pareil je n’avais pas d’autre choix que de devenir psy, quelque soit ce qu’on en met derrière, quelque soit le sens que l’on désire prendre.

Revenant à mon passager de fortune, toujours au bord, je le poussais un peu, vers le précipice où il me raconterait son histoire. Ce dont je ne me doutais pas, c’était l’ampleur qu’elle prendrait une fois terminer.

_ Vous avez toujours fuis ? Toute votre vie ?

_ Non, bien sûr que non. Je crois… je me souviens d’un temps où tout était plus simple… Mais tout est toujours plus simple lorsque l’on regarde en arrière. Les difficultés n’existent que dans le futur, l’inconnu. Je m’y enfonce chaque jour, je sais de quoi je parle.

_ Je comprends…

_ Sans doute, oui, vous comprenez… Sans doute… N’avez-vous jamais ressenti ce sentiment de ne pas vous sentir à votre place nulle part ? De vous demander constamment ce que vous faites là ou bien ce que vous voulez ou même ce que vous êtes ? De voir les autres sans même parvenir à les comprendre et de croire, au milieu de tout cela qu’il existe peut-être un lieu pour vous que vous n’avez toujours pas découvert… ?

Il resta ainsi sans parler pendant un moment. Il le voyait, maintenant, le gouffre à ses pieds. Il était là dehors, nous entourant de sa sauvage éternité, à travers le désert humain qui s’étendait sur des kilomètres. Il ne suffisait que d’un rien pour s’y engouffrer à jamais dans cette forêt de bois morts pour ne plus en ressortir. Mais pour le moment, nous restions sur la route, bien qu’elle prit un virage assez conséquent.

_ Vous savez, reprit-il, je me suis demandé ce qui me poussait à continuer ainsi. La curiosité je pense. La curiosité d’aller plus loin encore et toujours. J’ai fuis toute ma vie, devant mes responsabilités surtout. Je les évitais comme la peste, celles-là ! A chaque fois que l’on m’en donnait, je n’arrivais simplement pas à les accepter. Je ne voulais pas que l’on puisse compter sur moi. Après tout moi-même j’avais du mal à me faire confiance !Devant l’amour et l’amitié aussi. A construire quelque chose avec d’autres, on en oublie qu’un jour ou l’autre tout s’effondre ! Rien ne reste sinon la destruction des liens. Je ne voulais aucunement voir arrivé le moment où l’on me tournerait le dos, alors j’ai pris les devant et je suis parti…

Étrangement, je me reconnu en partie dans ce qu’il venait de dire. Tous deux, côte à côte, Sal et Christophe, le lâché et le lâcheur. Ce qui fut abandonné et l’autre qui abandonna. Nous étions lié par la musique de nos pulsions qui résonnait au diapason sous l’habitacle. Bien sûr, ce n’était pas mon histoire, mais j’étais moi-même, ainsi, engagé dans la sienne par les similitudes qu’il posait.

œil, Escher

œil, Escher

_ J’ai même tenté de fuir la Mort, plaisanta-t-il !

Mais c’était un rire jaune, que j’entendis dans les soubresauts de son rire. Il sourit alors tristement, se rendant compte de sa propre mauvais blague qu’il se faisait, en baissant la tête. Il tourna l’autre moitié de son visage vers moi, me permettant de remarquer la cicatrice qui balafrait sa joue droite, longue, crevassée, creusant dans sa chair un trou, un affaissement de la peau qui parvenait jusqu’à l’os de la mâchoire. Je ne l’avais pas remarqué avant ce moment tant il prenait soin de la cacher et je compris, par sa manière de parler qu’il mettait tous ses efforts afin de la conserver ainsi, ne regardant jamais en face son interlocuteur ou bien entourant excessivement de couche de vêtements hivernaux cette partie de son visage.

_ Elle s’est rappelée à moi d’une si violente manière, reprit-il, posant un de ses tendres baisées sur ma joue. J’en garde des séquelles aussi visible qu’invisible. On pourrait croire que suite à cet incident je cesserais de la fuir, mais de notre étreinte elle m’a laissé un goût amer. Une absence de sensation, une absence de douceur ou de plaisir d’être de nouveau caressé qui s’insinue encore aujourd’hui à travers moi, comme un poison lent, atteignant et mon cœur et mon corps, caverneux comme un écho lointain de ce que jadis je fus. Elle est toujours là, présente, sur mes talons, à me suivre comme mon ombre sans possibilité de lui échapper, pourtant je continue de l’éviter, de m’en détourner. Au final, il ne reste plus rien d’autre en moi sinon cette course perpétuelle en avant et le souvenir d’un vieil été où le soleil venait me réchauffer…

_ Tout ceci est bien triste.

_ Non, ça ne l’est pas. C’est juste… la vie. Mais vous, pourquoi conduire ainsi sans destination ?

_ Pour le plaisir du trajet, en laissant derrière moi, juste un temps, les problèmes qui m’attendent de pied ferme.

_ Autrement dit vous fuyez aussi ?

_ Non, plus maintenant. Auparavant oui, je fuyais, mais plus maintenant.

_ Vous vous répétez comme pour vous convaincre !

_ Peut-être… La route est longue, elle s’étend sur des kilomètres vers le Nord. J’ai eu une pulsion, une envie soudaine de la parcourir, voir ce qu’il y a au bout… je le sais déjà, il n’y a rien, rien que la forêt, l’océan, la glace et le vent. Mais j’avais besoin de partir et de conduire seul un moment, être avec moi-même. Ce sont peut-être les restes de mes anciennes fuites, des relents qui ressortent par moment et me pressent à la gorge de sortir, de peur d’étouffer…

_ Est-ce que l’on en sort un jour ? Est-ce qu’il existe, ce soleil éternel qui réchauffe les âmes ?

Je sentais dans sa voix, un trémolo remplit à la fois d’espoir et de dégoût. Ce Christophe n’allait pas tarder à accepter l’inévitable. Tous deux descendant spirituel d’un Kerouac ou d’un Krakauer, avalé dans les affres du temps et du kitch, à la recherche, chacun dans notre course en avant, d’une vérité que l’on ne trouverait qu’à l’aune de notre propre fin.

Alors, sans nous en rendre compte, la forêt disparue et s’ouvrait devant nous la fin de la route. A notre droite l’embouchure, immense, du fleuve, l’Océan enfermé entre deux landes de terre, traçant son propre chemin à travers la côte.

Le Nord continuait, mais la voiture s’arrêtait ainsi dans un petit village maussade, Kegasha. Un petit village de pêcheur et de trappeur d’où partaient de frêles embarcations. On entendait la cloche d’un navire prêt à accoster à travers les brumes de la soirée. J’arrêtais la voiture devant le panneau d’entrée et laissais le moteur tourner un moment. Au dehors, une petite neige fine commençait à tomber.

_ Nous voilà arriver à la fin du voyage.

Mais je vis à son regard que lui n’en avait pas encore terminer. En arrivant ici, je sus qu’il était temps pour moi de retourner parmi les miens, de les chérir et de les aimer sans penser au lendemain. – Après tout, j’étais Sal Paradise dans cette histoire. Celui qui revient toujours. – La fuite n’est jamais la solution, mais bien le moyen pour prendre conscience de ce que nous avons. Il me fallait de nouveau partir affronter mes problèmes et ne pas leur tourner le dos, en tout cas jusqu’au jour où, de nouveau, l’envie pressente de partir se referait sentir.

_ Avant de partir, me demanda-t-il, j’aimerais savoir…

Il resta un moment à penser à sa question. Après tout il s’agissait de notre dernier échange et sans doute la dernière question qu’il me poserait. Pour avoir vécu les mêmes choses, ressentit les mêmes désir d’espace et d’ailleurs, il se devait de trouver ce qu’il désirait au plus profond de lui.

_ Comment faites-vous pour lui échapper ?

Alors, d’un sourire un peu espiègle, je lui posais une main amicale sur l’épaule et le regardait, pour la première fois depuis le début de notre voyage, directement dans les yeux.

_ Je ne lui ai pas échappé, lui répondis-je. Au contraire, aujourd’hui, je demeure…

Alors il comprit l’astuce, mais cela lui prendrait encore du temps avant de l’intégrer, encore du temps à traverser ces lieux désertés par l’homme, dans le grand Nord où les arbres, eux-mêmes finissent pas disparaître.

Il sortit de la voiture et récupéra son sac. Mais il se retourna une dernière fois et sortit sa photo chiffonnée de sa poche qu’il me donna à travers la vitre.

_ Elle s’appelle Emily, son adresse est derrière. Si vous allez là-bas, est-ce que vous pourriez lui dire que je vais bien ?

Bien entendu j’acceptais et lui serrait la main, un poignée amicale et puissante, le dernier lien qu’il avait encore avec les autres. Plus jamais je ne le revis et j’ose espérer qu’il aura trouvé sa place en lui-même.

fin de routeQuant à moi, je fis demi-tour. La route s’ouvrait de nouveau plein Sud, toujours plein Sud. Je la connaissais pour l’avoir parcouru. Bientôt l’hiver recouvrerait de son blanc manteau toutes ces régions. Bientôt l’éternel automne disparaîtrait pour laisser place à l’implacable hiver, ses tempêtes et son froid brutal. Sal Paradise n’en avait pas encore terminer de faire le voyage. Au loin s’annonçait simplement les problèmes qu’il avait fuit et que désormais il aurait à affronter. Au Sud, quelque part, résonnaient les chants et les rires de Dean et Marylou. Il les retrouverait, eux et plein d’autre encore à travers les affres hivernales. Un moment, même, il hésita, prêt à suivre Christophe sur ces contrées sans chemin, mais il était trop tard, des années trop tard, pour recommencer à fuir, désormais il n’avait plus peur et je souris à cette pensée.

Je me tournais une nouvelle fois vers le Nord et la silhouette de l’auto-stoppeur se perdit à travers l’horizon. Puisse ses pas l’amener à demeure pensais-je une dernière fois avant de redémarrer et de m’éloigner pour de bon, la photo de cette Emily sur le siège passager.

 

déc 30

RENDRE POSSIBLE LES SOURIRES

sourire2Dans un monde où tout s’écroule autour de vous, que vous ne pouvez plus faire confiance, pas même en votre propre corps, lui-même attaqué par la souffrance, se réduisant à néant, lentement, sûrement, emportant votre esprit dans les limbes de l’incompréhension, rendre possible les sourires.

Les doux visages aimants qui parcourent vos souvenirs, les accolades nerveuses des amis toujours présents, les mots de réconfort de parents interdits de toute aide, l’entourage incertain d’un univers déliquescent. Que restera-t-il ? Un flamme ? Une place dans les mémoires ? Un socle serein emprunt d’éternité relative ? Rien que les cendres éparses balayées par les vents souverains.

Et dans l’attente expectative de la Belle Faucheuse, râle un crie viscéral de désespoir ! Un écho lointain de tout un monde visant à disparaître inutilement.

Aucune sagesse, aucune philosophie, aucune religion, aucune croyance de toute sorte dans cette tristesse profonde lorsque le destin s’acharne sur vous ! Aucune échappatoire possible, que le désir de retrouver une sérénité.

Impalpable dégoût de se voir spectateur de sa propre déchéance sans nul délivrance. La lumière elle-même n’est plus, brûlée dans sa totalité durant une jeunesse qui ne nous appartenait pas, qui ne nous appartenait déjà plus !

Ecrire au plus vite, la seule solution pour qu’enfin, par souci de bonté innocente, rendre possible les sourires. Ecrire au plus fort, avant que le désert n’emporte les restes éparses, et n’éclate nul vérité, juste les mots du cœur et de l’âme.

L’esprit est ailleurs, par-delà le voile de la réalité, à contempler la fin annoncée. Objectif, tranchant, cynique, il est contraire, opposé, antinomique et complémentaire… Il est le μ de la chair, la terrible réponse indolente, celle qui n’en finit plus de se poser en conquérante de la pensée, et qui terminera elle-aussi, finalement, lorsqu’Elle frappera à la porte, au seuil de plonger, par rendre possible les sourires. Juste rendre possible les sourires.

déc 23

La chaussette de Noël

1985-chaussette-de-noel-de-decoration-de-noel » Il était une fois une chaussette qui attendait d’être remplie de sucreries. Elle pendait au-dessus de la cheminée le soir du réveillon, si fière dans son immobilité !

Alors que le silence se faisait dans la maisonnée, le pied réchauffé par l’âtre, elle sentit poindre en elle l’excitation de voir apparaître le Père-Noël. Elle se l’imaginait déjà, descendre le conduit, sans se brûler, se diriger vers le sapin, s’arrêter sur la petite table basse en chemin où étaient posés le verre de lait et les biscuits, les grignoter par gourmandise, puis mettre les cadeaux avant de se diriger vers elle et la remplir de sucre d’orge.

Encore dans cette frénésie de l’attente, elle entendit du bruit au-dehors, ça y était ! Il était enfin là ! Elle aurait ses sucreries. Elle attendit quelques minutes, écoutant attentivement. Mais personne ne vint, ce n’était qu’une fausse alerte. Elle continua ainsi toute la nuit jusqu’à l’aube, et à chaque son elle tendait l’oreille mais personne ne vint jamais.

Elle le comprit au matin, lorsque les enfants descendirent en criant de joie. Sous le sapin, les cadeaux étaient présent, sur la table le lait était bu, mais pas un seul bonbon ne venait la gonfler. Pourtant elle avait qu’un seul désir, se remplir le ventre de ces chocolats et sucre d’orge. Elle n’avait que ça en tête, et tandis que les enfants s’amusaient sous le regard attendri des parents, la chaussette ruminait cette trahison de Noël de ne pas l’avoir contenter.

Alors la chaussette, aigrie et sombre, afin de remplir son vide, sombra dans l’alcoolisme puis la drogue. Seule, perdue dans les lieux les plus glauques de la ville, elle se remplissait la laine de méthamphétamine ou d’héroïne, n’hésitant pas à vendre son trou pour une seringue. C’est qu’elle avait le moral dans les chaussettes, la chaussette de Noël !

Un jour, au bord du gouffre, elle rencontra Jésus. Ce dernier la guérit de ses addictions et elle remplaça le vide du sucre par la prière et la foi en Dieu. Chaque jour elle chanta dans une église gospel à la gloire de son sauveur, jusqu’au jour où elle décida d’exterminer dans une folie meurtrière tous les pères-noël de la planète dont le symbole allait à l’encontre de sa religion !

Après cette tentative, elle fut arrêtée et emprisonnée à vie dans une prison de haute sécurité où elle mourut quelques années plus tard du SIDA, attrapée après qu’une bande de malabars décidèrent de la remplir à leur manière dans les douches du pénitencier…

Voilà pourquoi ce n’est pas bien de manger trop de bonbon ! »

Avec un large sourire, la mère termina son récit avant d’embrasser son enfant traumatisé sur le front.

_ Allez, maintenant c’est l’heure de dormir !

Elle se leva et sortit de la chambre en éteignant derrière elle. Mais le fils n’avait pas sommeil, surtout après ce conte si étrange. Il regarda longuement sa chaussette de Noël posée sur sa chaise et décida de la récupérer et de l’enfiler à la manière d’une marionnette.

_ Dis, chaussette, demanda-t-il, tu deviendras pas alcoolique, hein ? Pour pas attraper le SIDA, hein ?

_ Ta gueule, gamin, répondit la chaussette. Et va me chercher la bouteille de scotch de ton père au lieu de dire des conneries ! J’ai soif !

_ Mais chaussette…

_ Allez, bon sang ! Et je te promet que jamais je te quitterais et qu’on fera de grande chose, hé hé hé…

Et la chaussette partit d’un rire machiavélique.

C’est ainsi qu’en ce soir de réveillon, la chaussette de Noël se trouva un nouvel ami imaginaire, un petit garçon qui remplit le vide laissé par les sucreries non obtenu. Ils complotèrent ensemble envers le monde et massacrèrent leur parents dans un bain de sang méthodique, allèrent ensemble en prison, mais jamais ils ne se quittèrent. Car, en vérité, rien ne remplit mieux le vide que l’amitié et l’amour. L’amitié d’un petit garçon pas si innocent et son amie la chaussette psychopathe… !

Joyeuses fêtes à tous, et surtout gardez vos pieds au sec dans des chaussettes propres !

déc 16

EMILIE BLANCHETTE EST UNE MENTEUSE

Vangogh-nuit2_ J’ai 98 ans et j’suis morte dans un chalet, quelque part aux alentours de la Anse-Saint-Jean.

_ Morte, lui dis-je ?

_ Morte. Relativement paisiblement, dans mon sommeil, avec mes enfants et mes petits-enfants autour de moi. C’était beau à voir, en tout cas pour ce que j’me rappelle, hein ? Pis on avait pas trop de moyens à cette époque…c’était le temps. Mais pour le peu qu’on avait, la cérémonie pis toute, c’était pas trop mauvais.

_ Morte, répétais-je pour la troisième fois, juste pour bien comprendre les tenants et les aboutissants. Après tout, nous roulions depuis maintenant deux heures et il nous en restait encore quatre à tenir ensemble !

_ Qui est morte, dude ? Demanda, à moitié réveillé, mon passager arrière qui leva la tête, regarda autour de lui, se rappela où il était puis sombra de nouveau dans le sommeil d’où ma parole l’avait tiré.

Bien entendu, il ne servait à rien, tout autant que sa remarque, mais je pense qu’il est important de noter dès maintenant sa présence dans la voiture afin de garder la cohérence de ce mensonge. D’ailleurs, il avait son rôle à jouer à la fin de ce récit !

Quant à ma passagère, elle faisait, physiquement parlant, bien plus dans les vingt-huit que dans les quatre-vingt-dix-huit ans ! De taille moyenne, élancée, elle portait le chignon à la québécoise et une paire de leggins en guise de pantalon. Rien n’indiquait dans sa tenue – exception faite du leggins, mais il s’agissait là d’un goût personnel (qui porte des leggins en guise de pantalon!?) – la folie de ses propos et on l’eut crue saine d’esprit si ce n’était son histoire !

_ Ouais, raide morte, comme j’vous disais, dans mon vieux lit à baldaquin, continua-t-elle. Ils m’avaient recouverte jusqu’au menton de ces couvertures rouges, ces osties de couvertes qui gratter le corps ! J’les avais toujours détestées et ils me mettaient dedans ! Bon, quand c’est votre dernier souffle, vous vous en fichez un peu de tout ça. Mais tout de même, ils auraient pu mettre les autres, les jaunes, dans le placard, celle avec le motif en fleur.

_ Quoi comme fleur ?

Je ne savais même pas pourquoi je demandais sur le coup…

_ Des tulipes, il me semble. Bref, ils m’avaient foutue dans ces couvertures rouge et que ça me grattait, et que ça me démangeait ! Mais je bougeais pas. De toute façon, j’avais plus la force. Et eux, ils me regardaient avec cet air sur leur visage, sans bouger non plus. J’les regardais droit dans les yeux, tu sais, et ils devaient croire que j’compatissais avec eux, de ma mort imminente, tu sais, que j’les gravais dans ma mémoire pour les amener avec moi dans l’au-delà, tu vois, mais tout ce que j’voulais, moi, c’était qu’on vienne me gratter ! Mourir de démangeaison, ça c’est quelque chose, j’crois. Encore aujourd’hui, j’me dis que ça me gratte, tiens !

Et comme pour appuyer ses paroles, elle se mit à se gratter les bras, puis l’aine avant de terminer par l’intérieur de la cuisse. Étrangement, c’est le même phénomène qu’un bâillement. Quand quelqu’un se gratte à côté de vous ou évoque un insecte qui gratte, vous ressentez l’irrésistible envie de vous gratter à votre tour. Je pourrais très bien évoquer les puces ou les poux que vous seriez, sans doute, penchés sur votre lecture, à vous gratter la tête en ce moment-même. En tout cas, ce le fut pour moi à la voir ainsi racler sa peau à l’aide de ses longs ongles. Une contagion qui me fit me soulager aux mêmes endroits qu’elle. Ce qui, pour le bras ou l’aine, n’était pas forcement disgracieux, le devenait dès que je passais ma main à l’intérieur de ma cuisse, pouvant alors amener à une certaine confusion de me voir ainsi me frotter proche de l’entrejambe !

On pourrait alors penser que je n’osais pas me gratter le pubis en public, tentant de me rapprocher de la zone sans éveiller les soupçons et terminer ainsi les ragots comme quoi j’aurais sans doute des morpions !

Elle termina de son côté en se grattant la base du cou d’un long mouvement de main qui termina de lui offrir un sourire de satisfaction.

_ Enfin bon, j’ai passé les dernières minutes de ma vie à sentir ces draps de laine tandis qu’ils restaient là, à rien faire d’autre qu’à pleurer. Bon, c’est pas vrai, ils pleuraient pas tous. Moi, j’les voyais, les uns et les autres. J’voyais réellement, j’veux dire. Il y avait ceux qui pleuraient vraiment, qui avaient vraiment de la peine. Ceux-là, ils chialaient en silence, de leur coin et leur chagrin. Ils étaient modestes dans leur peine et ils voulaient pas causer de torts, pas même à moi qui se contrefoutait de toutes ces niaiseries ! Ceux-là, on pouvait les entendre crier de l’intérieur, suffisait de prêter l’oreille ! Un vrai concert de gémissements ! Les pleureuses autour du christ qu’on aurait dit ! Même si c’était d’un chiant, j’savais qu’avec eux j’manquerai à quelqu’un après ma mort ! Par contre, c’est pas pour autant qu’ils ont changé ces draps qui me démangeaient ! Mais j’leur pardonne. Après tout, c’est bête un gamin triste, ça chiale, ça s’arrête pas et ça pense à rien d’autre !

Tout le contraire des autres, ceux qu’on entendait jusqu’au pôle Nord ou jusqu’en enfer ! Des larmes de crocodiles, voilà ce que c’était. Des larmes de crocodiles ! Ils étaient là, à taper du poing, à taper du pied, à chialer tout les larmes de leur corps, à s’en faire des tonnes et des tonnes. Et c’était à celui qui crierait le plus fort ! Tiens, il y en a même une qui s’est jetée sur mon lit, à gueuler : « Grand-maman ! Grand-maman ! Meure pas ! Meure pas ! » Ils s’y sont pris à quatre pour l’arracher à mes doigts glacés. Et moi, la pauvre, j’ai vraiment cru qu’elle se jetait sur moi pour me gratter ! Comme une bleue j’y ai crû avant de voir que c’était du ciné ! Vous savez, on dit que les doigts d’un mort devienne raide au bout d’un moment et que ça devient difficile à ouvrir. Ben là c’était le contraire, je tenais rien et elle, elle s’agrippait comme un bernache à son rocher ! C’était beau à voir tout ce remue-ménage dans la chambre. Sûr que ça a mis de l’ambiance pendant un moment avec toutes ces têtes d’enterrement et de veillée funèbre ! Des larmes de crocodiles, j’vous dis !

Elle resta silencieuse un moment, laissant la route défiler devant ses yeux. Elle semblait chercher au fond d’elle un souvenir, mais, n’y parvenant pas, se laissa emporter par le courant de ses pensées, sans oser les arrêter, juste les laisser défiler le plus longtemps possible sans les retenir. Elle les aurait oubliées dans la minute suivante, mais pendant un court moment de véracité cachée, aurait surgi, sans doute, ce souvenir qu’elle chassait, en proie à ses sentiments.

La jauge d’essence était basse et je décidais de m’arrêter à la prochaine station. Elle en profita pour aller se soulager en me gratifiant, en plus d’un sourire, d’une réflexion dont j’aurais pu aisément me passer.

_ J’vais pisser. Malgré ma mort, j’continue d’avoir une petite vessie !

Je mis l’essence tranquillement et mon passager arrière se réveilla une nouvelle fois, les yeux encore endormis, plissés par la fatigue, la bave aux lèvres.

_ On est arrivé, qu’il demanda ?

_ Non, pas encore, je remets juste de l’essence… On peut dire que vous êtes fatigués, vous !

_ J’ai pas dormi de la nuit.

Et il replongea dans son sommeil bienheureux, osant même ronfler légèrement à certains moments. Ma passagère revint et nous pûmes repartir vers notre destination.

De nouveau sur l’autoroute, alors qu’un long silence s’était de nouveau installé, à peine perturbé par le bruit du moteur en écho avec celui, nasale, de mon passager arrière, elle se tourna vers moi et me dit en face ce qui la rongeait depuis le début du voyage.

_ Emilie Blanchette est une menteuse !

« La messe était dite ! » je me souviens avoir pensé. Mais je n’avais aucune espèce d’idée de qui était cette Emilie. J’avais, aussi, avec le temps et l’expérience, appris à me méfier des Emilie, Emily ou même, une fois, des Emile. Ne me demandez pas pourquoi, cela constituerait une autre histoire bien trop longue à rapporter dans ces lignes, mais le fait est que je n’ai jamais eu de chance avec elles (et lui), et, comme un coup du sort ironique, une blague cosmique qui faisait tant rire le destin, le hasard, les anges gardiens (peut-importe le nom qu’on leur donnait selon ses croyances), je n’arrêtais pas de tomber sur elles (et lui en l’occurrence) !

_ Qui est Emilie, demandais-je ?

_ Ma petite-fille, celle qui s’est jetée sur moi comme une folle le soir où je suis morte ! Vous savez, j’ai toujours pensé qu’elle m’appréciait. Elle venait souvent me voir, passer de son temps avec moi et prendre de mes nouvelles. Elle restait là une heure, parfois on ne se disait rien, on regardait juste là tévé. J’lui donnais toujours un petit quelque chose. Juste parce que c’était la seule à venir me voir souvent ! Mais quand elle a explosé en me voyant, qu’elle s’est lancée sur moi, j’l'ai vu. J’ai vu son regard. On comprend toujours mieux dans ces moments. Il y avait pas une once de compassion ou de remerciements, rien de tout ça. Juste un grand vide, un néant d’avidité ! Et là, j’ai repensé à toutes les petites choses qu’elle avait reçues, les 50$ par-ci, les 100$ par là. J’avais pas grand chose, ouais, mais mis bout-à-bout, ça devenait conséquent ! Sans compter la bonne place dans mon testament, mon bien le plus précieux !

Elle se toucha le cou et en sortit un médaillon en plaqué-or. Le genre de médaillon qui s’ouvrait sur une photo de la personne, un médaillon que l’on donnait ou que l’on gardait pour se souvenir de l’être aimé !

_ Rien qu’une petite menteuse, reprit-elle, qui me lançait des « grand-maman je t’aime » ou des « t’es la meilleur, grand-maman ! » ! Du poison, voilà ce que c’était ! Emilie Blanchette, c’est rien qu’une menteuse qui s’est amusée à s’évanouir le jour de mon enterrement ! Juste pour attirer l’attention ! Ils m’avaient prévenue les autres, mes autres petits-enfants. Mais moi j’voulais pas les écouter. J’pouvais pas… J’me suis faite avoir jusqu’au bout ! J’crois, c’est mon seul regret dans la vie…ça et ces draps rouges qui grattaient!

Elle se renfrogna dans son siège, croisant les bras. Je la regardais un moment, du coin de l’œil pour ne pas perdre la route. Elle semblait si triste, si lointaine, au bord des larmes à jouer ainsi du bout des doigts avec son médaillon. Une aura mélancolique lui soulevait la poitrine et hoquetait son cœur comme si quelque chose, encore, restait coincée, désirant sortir et exploser en un cri, mais sans possibilité d’aller plus loin que la gorge, nouée à la base du cou.

Sans savoir pourquoi, je me rappelais ma pauvre grand-mère, décédée quelques années plus tôt. Je n’avais pas assisté à l’enterrement, prétextant quelque examen important. Mais en vérité je ne voulais pas assister à ses funérailles, tout simplement parce que j’aurais eu l’impression de jouer la comédie, la tristesse. Alors qu’en vérité, je n’arrivais pas à ressentir quoi que ce soit. J’avais eu de la peine, je le sais maintenant, mais à l’époque, ce que je prenais pour de l’indifférence était la façon dont mon esprit avait pris soin de me protéger de mes propres sentiments. J’avais mis longtemps, très longtemps avant de comprendre que j’avais réellement ressenti de la peine pour elle, même si cela n’effaçait pas la comédie que j’avais joué afin de paraître dans la normalité du moment.

A cet instant, je fus touché par son histoire. Peut-être était-elle folle, mais, encore une fois, il n’y avait pas la moindre parcelle de mensonge dans ses grands yeux opales. C’était sa vérité, elle était morte à 98 ans. Je décidais de continuer à jouer le jeu, encore un peu, juste pour voir jusqu’où cela m’emmènerait. La route fuyait devant moi et les panneaux indiquaient la proximité de notre lieu d’arriver. La fin du voyage était proche, mais il restait encore à connaître le fin mot de l’histoire, dénouer la gorge pour l’entendre !

_ Le médaillon, demandais-je, celui que vous lui avez légué, le porte-t-elle ?

_ Oui, tous les jours ! Comme ça ça lui fera une pénitence de n’avoir vu en moi que mon argent !

_ Elle pourrait très bien le mettre dans un coin, l’oublier ou même le vendre, non ?

_ Sans doute. Oui j’pense, pourquoi ?

_ Pourquoi ne le fait-elle pas, donc ?

_ J’vois pas où vous voulez en venir !

_ Peut-être avait-elle réellement des sentiments pour vous mais qu’elle n’arrivait pas à les ressentir ou les exprimer. Après tout, elle est venue vous voir tous les jours et en héritage elle n’a reçu de vous que ce médaillon, qui ne vaut sans doute rien, et elle le garde avec elle. Peut-être que le jour de la veillée, elle s’est rendue compte qu’elle n’arrivait pas à avoir de peine et que ça l’effrayait. Ça l’effrayait qu’on la juge bizarre, sans cœur, profiteuse. Alors elle a joué le jeu, elle a fait semblant. Parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Elle s’est mise à pleurer, à pleurer aussi fort qu’elle pouvait. Mais lorsqu’elle a vu son propre regard dans vos yeux, ses propres peurs, elle a compris qu’il ne s’agissait que d’un mensonge. Un mensonge pour la protéger. Mais de ça, elle ne pouvait rien savoir. L’esprit est si brillant qu’il se fait oublier quand il s’agit de nous protéger de la folie… Emilie est une menteuse, oui. Depuis votre mort elle n’a eu de cesse de se mentir à elle-même… Croyez-moi, je pense qu’à sa manière elle vous a aimé et elle vous a pleuré. Sans doute le remarquera-t-elle un jour, sur son lit de mort, couchée dans des draps – rouges – qui la démangent, à contempler les larmes de crocodiles de ses petits-enfants.

Elle se mit à sourire en se grattant le bras à l’évocation des draps. Sans m’en rendre compte, nous étions arrivés à destination et je me garais devant un dépanneur, pas très loin d’une intersection. Dehors le soleil se couchait, finalement, et une fine pluie commençait à tomber. Malgré tout, l’habitacle resta silencieux, encore une fois, la dernière fois sans doute. Elle souriait tranquillement, ruminant mes paroles.

_ Merci pour tout, dit-elle.

_ Après tout ce trajet, je n’ai toujours pas saisi votre nom ?

_ Rose.

_ Ce fut un plaisir, Rose Blanchette.

Elle baissa la tête, gênée avant de passer sa main sur ma joue. Cette fois-ci ce fut moi qui le fut et je tentais d’échapper à son regard fixe qui désirait plonger dans le mien.

_ Il est dommage que mon Emilie ne vous ait pas rencontré plus tôt.

Alors elle sortit de l’habitacle et continua sa route vers l’intersection. Mon autre passager se réveilla à ce moment, s’étira longuement en bâillant vulgairement.

_ On est arrivé ?

_ La fin du voyage, oui.

Il me tendit l’argent en remettant son manteau.

_ Désolé, au fait, de t’avoir laissé tout seul à conduire.

_ Je n’étais pas tout seul.

Il me lança un de ces regards bizarres, de ceux où l’on ne comprend pas ce qu’essaie de nous dire l’autre, comme si j’étais un peu fou, avant de hausser les épaules et les sourcils et de sortir.

dead endJe me retournais de l’autre côté, vers l’intersection, espérant voir une dernière fois la silhouette de Rose se détacher. Mais il n’y avait plus personne sur la route. Je recomptais l’argent et alors je compris ce qu’avait voulu dire mon passager arrière. Je n’avais que son argent en main. Rose ne m’avait pas payé…

Je sortis de la voiture en trombe, la pluie tombait de plus en plus, et je courais sous les yeux hagards de mon passager arrière encore présent sous l’auvent du dépanneur. A l’intersection je regardais de tous les côtés, mais il n’y avait plus aucune trace d’elle, nulle part. Elle avait tout simplement disparue. Je me retrouvais trempé, avec les souvenirs de ce trajet, de son histoire, du médaillon qu’elle portait autour du cou. Il ne restait plus que moi et mes pensées à cette intersection, rien que moi et une seule phrase, qui émergea comme un poing d’honneur définitif de l’humour cosmique levé à mon encontre : le covoitureur est un menteur.

déc 09

Le lecteur éternel

BibliothèquesComme à son habitude il venait de terminer son livre et le refermait avec un soin tout particulier ainsi qu’un air de satisfaction. Demain, il irait voir le bibliothécaire, en obtenir un autre, mais ce soir, il savourait encore pour un moment l’ouvrage qu’il tenait entre ses mains.

Sa couverture, un peu vieille, ses pages jaunies et sèches, l’odeur de papier mâché qui s’en dégageait, toutes ces sensations qui l’avaient assailli durant la lecture du récit, les sentiments éprouvés, dans son cœur, son esprit, et parfois même son pantalon, ces lieux parcourus, traversés le temps d’une lecture.

Il souriait tranquillement en fermant les yeux. Autour de lui, petit-à-petit, se faisait le silence et il n’avait déjà plus conscience de l’heure qu’il était. Il pouvait être la nuit ou le jour, tard le soir ou le petit matin que cela ne changeait rien, il avait terminer son récit. Il sentait sa propre respiration ralentir, la fatigue le prenait tranquillement, toujours à chaque fois qu’il terminait un livre. Il restait encore accroché à son livre avant de sombrer dans un sommeil profond et de se retrouver, déjà, à peine le temps d’un clignement, à monter les escaliers de la Bibliothèque. Il terminait un livre et se retrouver le lendemain devant lui afin d’en obtenir un autre à lire, juste le temps d’une pensée qui s’échappait dans le rêve.

La Bibliothèque était immense, certains la disaient même infinie, mais personnellement il ne voulait y croire. – Quelle serait le but d’un lieu infini, il n’y aurait alors plus aucun intérêt à avancer jusqu’à la fin. Il aimait quand tout avait une fin ! – Elle regroupait un nombre incalculable d’ouvrages, toutes les lectures possibles et inimaginables, celles dont on n’osait pas même rêver et celles dont n’avait pas même conscience ou inconscience !

Plus jeune, il avait eut cette soif insatiable de connaissance et il lisait avidement tous les récits, le plus rapidement possible, essayant d’en apprendre le plus possible. Mais aujourd’hui, à son âge, il profitait d’un livre à la fois, essayant de le faire durer très longtemps afin d’en retirer toute l’essence qui irait le nourrir spirituellement, intellectuellement et physiquement.

Ce qu’il désirait, par-dessus tout, c’était un récit tranquille que l’on suivrait comme un après-midi estivale au bord d’une rivière à travers champs, calme et sereine, dont le débit constant ne viendrait jamais perturber le bruyant silence de la nature. Oui, il désirait un récit de ce type, sans doute en récupérerait un demain ?

Bien sûr, ce n’était pas ainsi que fonctionnait la Bibliothèque. Personne n’obtenait le livre qu’il désirait. Comme stipulé à l’entrée, ce n’était pas au client de décider. Il pouvait, par contre, traverser à loisir les rayons, survoler quelques œuvres, en lire la quatrième de couverture afin d’en avoir un aperçu.

escher-mc-relativity-e64abLui-même déambulait des heures et des heures à travers cette forêt de papiers. Si bien que, souvent, il n’avait plus aucune conscience du temps. – Un peu comme ce soir…ou bien ce matin ? – Il aurait bien pu y être resté une minute ou un an, aucune importance. Quelque fois, il rencontrait une personne, un vieil ami, de passage dans le rayon, une ancienne compagne qu’il n’avait vu depuis tant et tant qu’il en avait perdu le décompte. Parfois, même, un enfant perdu courant à perdre haleine, haletant dans sa course, tel un jeune loup un peu fougueux, à moitié sauvage de rencontrer ainsi un autre être vivant. Il tentait toujours d’être le plus agréable possible. Après tout, lui-même avait été un jeune loup dans sa prime jeunesse, à hurler son amour à la lune – recevant souvent un sceau d’eau froide en guise de réponse ! – Mais la sociabilité n’est jamais quelque chose de totalement innée, elle s’apprend avec les années. Le jeune enfant continuait sans mot dire son chemin et il se retrouvait encore une fois seul avec lui-même.

Souvent il l’était, seul, entre ces rayons, malgré les chuchotements qui y régnaient. Il ne voyait presque jamais âme qui vive et il se prenait, lui-même, à penser qu’il n’était qu’un chuchotement de plus dans ce silence qu’écoutaient les autres clients de la Bibliothèque. Une ombre dont les pas résonnaient en écho pour un personne proche de lui et si éloigné. Comme il était facile de n’être séparé que par un mur de livre. Chacun de part et d’autre à lire, à voix basse, le résumé, sans n’avoir conscience, à aucun moment, d’une présence en face d’eux…

La Bibliothèque était un lieu de solitude et il versa une larme à l’idée d’y retourner, agrippant encore plus fortement le livre terminé. Il ne voulait pas s’endormir, il ne voulait pas se retrouver là-bas. Il gardait encore en mémoire ces moments de pur bonheur à parcourir chaque ligne de son récit et il ne désirait pas que cela se termine. Bien sûr, c’était en vain. Le livre avait une date de retour et il devrait le ramener afin d’en obtenir un autre. L’amende était bien trop sévère qu’il savait qu’il ne pourrait jamais la payer !

C’était ainsi qu’Elle fonctionnait, la liste en main, il en prenait un et nous le tendait avec son célèbre sourire. Ce n’était jamais celui que l’on désirait, mais toujours celui dont on avait besoin. Car le bibliothécaire connaissait nos goûts, nos attentes, nos envies. Souvent il ne prenait pas même la peine de lire notre liste de souhait et se contenter de nous tendre le livre qui nous correspondait déjà préparé à portée de main. Toujours il voyait juste dans ses choix. Le récit nous parlait bien plus que nous aurions pensé. On en venait à regretter nos réticences et nos déceptions premières.

Il est des livres qui, à un moment donné, ouvre en nous des réflexions, des pensées si puissantes qu’elles nous offrent une solution à un problème que nous étions, auparavant, incapable de résoudre. Tout le monde aura connu ce sentiment qu’il s’agissait d’une certaine destinée que de se retrouver à lire ce récit. Le bibliothécaire excellait dans cette exercice et nous trouvait toujours l’histoire qui nous scierait le mieux !

Nous nous se souvenons, d’ailleurs, bien plus de ces livres que des autres et il nous prend de temps en temps l’envie d’y retourner. Bien entendu, c’était à lui de nous offrir l’opportunité de nous y replonger et il fallait souvent attendre longtemps avant de les avoir de nouveau en main ! Peut-être aura-t-il la chance de relire ces vieux récits qui l’avaient tant marqué dans sa jeunesse ? Il saurait cela en arrivant devant lui !

Il se l’imaginait, toujours derrière son comptoir, ce vieux bonhomme sans âge, sa barbe de trois jours poivre et sel, ses cheveux blancs qui se dégarnissaient lentement, ses lunettes attachées par une corde, posé négligemment sur le bout de son nez, son costume en laine, peluchant après tant d’année. Il arriverait devant lui, mais sans liste cette fois-ci, juste pour voir ce qu’il lui proposerait. Alors il commencerait leur discussion ainsi :

_ Voilà un de mes plus vieux client ! As-tu aimé ce livre ?

_ J’ai profité de chaque ligne, lui répondrait-il.

_ C’est bien, c’est bien… C’était un beau récit, n’est-ce pas ?

_ Un peu laborieux, mais la difficulté m’a fait tenir jusqu’au bout.

_ Tu aurais pu sauter quelques passages ? Parvenir à la fin plus rapidement ?

_ Il aurait perdu de son intérêt ! D’ailleurs qui sautent les passages ?

_ Les jeunes, les impatients surtout. Mais l’histoire, même terminée plus rapidement, reste l’histoire. C’est simplement dans la nature que de vouloir connaître la fin avant d’y parvenir !

Il aurait raison. Il avait toujours raison. Lui-même aimé à s’arrêter un moment et compter les pages déjà lues et celle qu’il restait à lire ! Quelque fois, même, il lorgnait rapidement les derniers mots, d’un chapitre, d’une partie ou de la fin. Il n’en comprenait jamais le sens, les phrases le prendraient une fois mise en contexte, mais c’était comme une vision rapide de ce qu’il attendait dans sa lecture !

Il y en a qui toujours qui se refuse de s’arrêter ou de jeter un coup d’œil à la fin. Ils s’obstinent à rester concentré sur leur page, à lire chaque mot à la fois, dans le présent. Ils en oublient que la fluidité de la lecture vient de l’anticipation du mot qui vient juste après celui que l’on vient de lire ! Sans en être conscient, ils ont aussi cette envie de connaître la fin et c’est ce qui leur fait continuer à lire, leur désir inconscient refoulé par leur volonté de ne pas savoir. Chaque lecteur est différent face à son récit.

Le bibliothécaire était-il de ceux qui lorgne vers la fin ou bien de ceux qui se bornent à ne rien connaître ? Après tout ce temps passé à le rencontrer encore et encore, il ne le connaissait pas vraiment. C’était pour lui un personnage intemporelle, à l’image de la Bibliothèque qui existerait toujours sous une forme ou une autre, bien après son départ définitif ! Lui-même, par ses venues répétées devenait une constante dans ce lieu. Il était ce lecteur, celui qui venait toujours, qui jamais ne s’arrêtait de lire. La figure du bibliothécaire et du lecteur existerait à jamais dans l’éternité se dit-il enfin.

_ Pourquoi continues-tu à venir lire un nouveau récit, lui demandera-t-il ? Tu pourrais t’arrêter et profiter des souvenirs de ceux déjà accumulés ?

_ Tant que ma vue ne fatiguera pas, tant que je pourrais discerner le verbe sur ces pages blanches, je continuerai à venir !

Alors il lui donnerait un nouvel ouvrage, celui dont il avait besoin et avec un sourire, rajouterait :

_ N’as-tu jamais voulu écrire ton propre livre ?

Il ne répondrait pas, il ne répondait jamais. Il sortirait de la Bibliothèque et se mettrait à lire les premières lignes de ce nouveau récit qui commencerait toujours pas un crie, son crie, avant de s’ouvrir, page après page, à la lumière de cette nouvelle vie, de cette nouvelle aventure.

Greuze - Ecolier endormi sur son livre, 1755Peut-être serait-ce un récit tranquille, ou bien un de ceux qu’il avait déjà lu ? Peut-être, à force d’en avoir lu, le bibliothécaire lui aurait donné le livre qui lui faisait envie ? Car, en ce moment, alors qu’il tenait encore le précédent entre ses mains, tiraillé par le sommeil, c’était ce dont il avait besoin.

Il ouvrit une dernière fois les yeux, regarder où il se trouvait, la pièce si familière qui l’avait accueillit une partie de sa vie, les photos de ses enfants, de ses petit-enfants, les souvenirs accumulés qui résonnaient encore dans son cœur. Il sourit en se laissant emporter par la fatigue. Demain il retrouverait la Bibliothèque. Ce fut sur cette dernière pensée qu’il lâcha définitivement l’ouvrage finalement terminé.

déc 02

Le Crépuscule de l’Illusion

Il souffle des visageswheatfield with crows de Vincent Van Gogh

Au faciès changeant

Des traits à peine esquissé

Nul sourire réconfortant

Juste le regard glacé,

des limbes du Crépuscule.

L’aube s’ouvre sur fond de musique

discordante.

Le sommeil sacré s’efface

lentement.

Déjà l’Illusion disparaît

Laisser place à la réalité.

Dans son crépuscule, myriade de couleur.

Les stores, définitivement baissés

Transparaît la foule de ces nouvelles journées.

A jamais coincé,

Entre chien et loup

Perdure la sensation

Agréablement désagréable

De n’être qu’un fou

Dans un univers névrosé.

Derrière les verres teintés

D’espoir scintille

Les lucioles du rêve incompris

Fourmille de mille raisons

Sous les draps de lins

Écorche la peau

Lacère les sens

Écrase les esprits

La conscience salope

Efface les restes

De ces visions fugitives

D’une réalité entendue

Par delà.

Par delà.

Arrache des lambeaux de son propre corps !

Arrache des lambeaux de sa propre mort !

Fouille, cherche, fouille, creuse, avale, avale, mâche et ronge, mâche et ronge. La vie pulse sous la couche putride.

Une vie entière contenue dans une seule petite minute d’éternité !

Laissez-moi mon illusion !

Laissez-moi mon Illusion.

Visages à peine esquissés

De traits changeant

Sur les limbes immenses

D’une conscience endormie

Voici venir le jour nouveau

sur les restes de l’ancien.

Il décède chaque matin,

l’envol de l’esprit

L’âme de l’Illusion,

dans ce chien et loup

N’existe qu’un fugace moment

Offre à mon cœur lourd

Cette vision

Fugitive

Rapide

Fugace

Terrible

D’une Fontaine

Blanche

Lumineuse

Créatrice

Mortelle

Qui jaillirait

De mes reins

De mes mains

Mais le monde bat son plein

Le Crépuscule terminé

La nuit ensoleillée

Vibrer mon cœur,

d’une mélancolie de bonheur.

A attendre, d’insomnie

L’aube du sommeil

Et retrouver

Pour un moment, un seul moment

Oui, retrouver

Pour un moment, un simple moment

L’extase d’être au centre

De ma propre folie

Ici-même

Endroit précis sans lieu

(U-Topic)

Ici-même

Dans le Crépuscule de l’Illusion

nov 11

Un après-midi de chien

Pluie sur la ville de Robert Le Madec

Vous connaissez le dicton quand il pleut ? A se couvrir pour éviter d’être mouillé tandis que l’eau ne cesse de tomber, pourtant on a beau tout essayer, on finit toujours par l’être !

C’était un après-midi gris et bas. Il ne cessait de pleuvoir depuis le matin, une pluie longue et fine qui humidifiait la ville au complet. L’asphalte retenait l’eau et les gouttières dégorgeaient légèrement, quant à la route, mauvaise, pleine de flaques dans lesquelles les voitures aimaient tant à rouler pour éclabousser le pauvre piéton sur son trottoir, tenant fébrilement son parapluie ou sa capuche, espérant qu’aucun coup de vent ne vienne les retourner.

La pluie a sa propre odeur, sa propre ambiance et son propre sentiment. Personne n’y échappe et tout le monde passe son temps à attendre la fin, bien confortablement installé dans son salon, prés du radiateur, à regarder au-dehors l’eau couler sur les vitres dans un tintement perpétuel. Quant à ceux à l’extérieur, rien ne les emplit de désir que de se retrouver chez eux à faire la même chose !

En voiture la pluie est si hypnotique qu’elle peut vous bercer dangereusement. Un carrefour au feu rouge, un peu d’embouteillage, les phares allumés sous le gris sombre d’un après-midi finissant bien trop tôt. On finit par écouter le son des essuie-glaces qui raclent la vitre en rythme sous la distorsion des lumières à travers les gouttes encore collées aux vitres ! Elles diffusent ce rouge et ce jaune si particulier, si intrinsèque à la ville, à son propre vide…

Conduire sous la pluie, c’est tromper l’ennui finalement, jusqu’au moment où l’on arrive finalement chez soi, encore humide à l’intérieur de cette saucée si importante. Quant à ceux qui sont sur la route, c’est la longue attente à voir défiler sous le regard tant de pluies si différentes. Il arrive même qu’on s’aperçoive de son évolution. D’une pluie intermittente à la pluie drue, des gouttes qui tombent lentement à celles, de côté, balayées par les vents, une pluie qui s’arrête, hoquette sous une éclaircie, comme pour reprendre son souffle – ou plutôt sa salive – avant de reprendre de pluie belle, plus loin !

C’est ainsi que l’on passe le temps, à rouler vers la nuit, à voir sa vision s’amenuiser à mesure d’avancer, comme un aveuglement des sentiments flottant dans l’air lourd. Les larmes salées perdent leur goût amer, lavées par l’eau qui tombe du ciel. On en oublie notre tristesse pour retrouver, finalement, un spleen de bonne augure, ardemment désiré, dans la solitude de l’habitacle sous la musique folk d’un chanteur quelconque et les simples paroles qui racontent la même virée à travers un après-midi pluvieux.

Conduire seul, en silence, lors d’un après-midi de chien, c’est peut-être se retrouver le plus solitaire des êtres. Alors, lorsqu’on arrive chez soi, à prendre un café ou un chocolat, la tasse fumante sous le nez, on allume la TV, zappe sur n’importe quel chaîne, juste n’importe laquelle qui rappelle, par ses niaiseries, qu’il n’y a que la stupidité de la télévision qui se rappelle cet ennui.

Et puis, après tout, ce n’est que se réchauffer le cœur que d’oublier un moment qu’il pleure aussi fort qu’à l’extérieur… La seule beauté, surannée il faut s’en dire, d’un après-midi de chien, seul en ville.

nov 04

J’ai dévissé ma tête

homme_sans_tetePar un beau matin de printemps, dans la lumière naissante derrière mes stores baissés, j’ai dévissé mon cou pour en retirer ma tête. Elle a coulissé si facilement sous les torsions de mes mains ! Et mon corps, ainsi séparé, s’est mis à jongler, la faisant sauter ou rouler de tout côté !

Et puis, par une série de gestes chirurgicaux, il l’a soigneusement empaquetée dans une boîte de cèdre noire. Je m’en souviens, lui préférait le chêne ou le sapin, mais après tout, c’était ma boîte où je me trouvais, et il se plia à ma volonté !

Ben entendu, ainsi enfermé, je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez, mais je m’en fichais ! Dans la pénombre éternelle, mon corps libéré de toute pensée intelligente ou intelligible, expédia malheureusement le colis à ton adresse.

Il n’y est jamais parvenu et tu me soutenais que jamais, non jamais, tu ne l’avais reçu ! Mais je ne voulais ni ne pouvais entendre : ma tête en boîte sourde à l’appel des sens !

Je t’imagine te prendre la tête avec mon corps, tête baissée, à la recherche de la sienne, égarée quelque part, par mégarde, on ne sait où. Et de le renvoyer, séance tenante, une nouvelle fois, loin de toi, une fois pour toute et tout en une fois !

Mais peut-être est-ce un mensonge, tu t’en disais souvent, et la conserves-tu quelque part, à l’abri de mon regard ! Un trophée de plus ? Ou bien simplement la gardes-tu de peur d’oublier, qu’un jour, tu m’as aimé ?

Quant à mon corps, il erre depuis à travers les rues, à la recherche de sa tête. Et les badauds à son encontre de raconter dans son dos : « Le pauvre ! Il a perdu la tête ! »

oct 28

Le vieil homme et la morue

automneC’était un après-midi d’automne. La saison où les amours d’été prennent fin, où les feuilles se colorent de nouveaux sentiments, où les amours d’antan renaissent à l’infini tandis que les forêts se parent de leurs atours, à la recherche d’un véritable amour. Mais ce qu’il reste, au final, c’est l’humidité des journées de pluies et de tristesse, et le rhume habituel de ces nuits solitaires trop fraîches.

C’était dans cet état d’esprit que je conduisais ce vieux jusqu’à sa destination. L’homme avait 70 ans passé, encore assez en forme pour son âge et aussi joyeux qu’on pouvait l’être. Le vieil homme n’était sûrement pas en reste question sentiment, lui qui avait dû connaître une vie entière de hauts et surtout de bas ! Pourtant c’est lui-même qui me posa la question éternelle lorsque je lui demandais simplement pour quelle raison s’en allait-il sur Québec ?

_ Est-ce que vous croyez en l’amour, jeune homme, me demanda-t-il ?

Comme tous les autres jeunes, je voulais y croire, mais la vie me prouvait le contraire à chaque moment, incapable de trouver la perle rare, incapable de me connecter pour de bon. Nous étions en automne, ne l’oubliez pas !

Je haussais les épaules pour seule réponse valide, et le vieil homme me regarda d’un sourire affectueux.

_ J’ai connu trois fois l’amour dans ma vie.

Au moins il ne parlait pas de l’Amour. – Vous savez bien duquel je parle. –

_ J’dois dire que j’ai eu une vie remplie d’amour. J’ai été marié deux fois, j’ai trois enfants, deux petits-enfants pour le moment et je pense que le prochain est en cours !

_ Oui, c’est une vie bien remplie, dis-je comme pour me convaincre moi-même.

_ Mais mon plus grand regret reste mon premier amour.

Il me scruta de ses grands yeux noisettes, les larmes perlaient légèrement sans qu’il n’y ait aucune tristesse. Dehors les dernières chaleurs estivales du soleil venaient nous bercer tranquillement. C’était le moment des histoires, m’entendis-je penser.

_ Vous savez, à cette époque, à mon époque je veux dire, reprit le vieux, on ne couchait pas ensemble. Que voulez-vous, c’était comme ça. Il fallait être marié et tout ça. Pourtant ça nous a pas empêché de nous bécoter derrière le prieuré. Oh ! J’devais avoir dans les 17 ans et je m’voyais déjà faire ma vie avec elle. Vous savez, c’est un drôle de sentiment que d’construire un avenir avec quelqu’un sans même rien penser à d’autre, dans la naïveté de notre âge ! Après tout, nous avions été élevé ainsi. Finalement le temps et le hasard nous a séparé. J’ai rencontré ma première femme, je me suis marié, j’ai eu mon premier enfant, mais je l’ai toujours gardé dans mon cœur, dans un coin, comme la personne la plus spéciale. Même lorsque j’ai divorcé pour la première fois, même lorsque j’ai rencontré ma seconde femme. C’est ainsi, elle avait toujours une place, quelque part.

Le soleil rasait désormais l’horizon et la nuit s’étirait lentement, comme déjà fatiguée, baillant une dernière fois avant de fermer nos yeux à son obscurité. La route était douce, tranquille.

_ L’avez-vous revu, finalement, demandais-je ?

_ Il y a quelques mois. Une drôle d’histoire. J’étais dans ce magasin quand j’ai reconnu sa sœur. Malgré les années, elle avait pas changé tant que ça. Des rides en plus, la peau un peu plus flasque, des dents en moins, mais toujours les mêmes traits. C’est pas vrai que l’âge nous différencie, on est toujours de même d’enfant à grand-parent. C’est juste les plies qui se rajoutent !

Il se marra d’un rire un peu forcé avant de se reprendre.

_ Elle se rappelait de moi aussi et m’a donné le numéro de sa sœur. Mon amour d’enfance venait aussi de divorcer. En l’appelant, elle me dit qu’elle déménageait à Québec. C’était une conversation assez intense, pleine de pleurs et de rires, de souvenirs qui remontaient à la surface, des souvenirs que l’on pensait si loin enterrés qu’on s’est promis de nous revoir !

_ Vous êtes donc en route pour la revoir après toutes ces années ?

_ Pas vraiment, je l’ai déjà vue… Disons qu’elle s’est retrouvée à Québec, abandonnée par tous ceux qui devaient l’aider à déménager. Elle m’a appelé, sans savoir pourquoi. Et… je sais pas, j’ai sauté dans le premier bus et je suis allé l’aider. Et vous savez quoi ?

_ Non ?

_ Quand elle m’a ouvert la porte, on s’est embrassé !

Il avait l’air si gêné, comme un gamin qui raconte son premier baiser. Mais peut-être était-ce le cas. Le ciel était d’un rose violacé désormais, saupoudré de nuages qui s’alourdissaient à mesure que l’on approchait de la destination.

_ Finalement quand on a fini, il était trop tard pour que je rentre sur Montréal et je n’avais pas assez d’argent pour prendre un hôtel. Bon je me suis un peu imposé, c’est vrai. Et au début elle voulait pas que je reste, question de bienséance. Mais bon j’étais vraiment fatigué, incapable de quoi que ce soit, j’essayais de la convaincre. Finalement on a dormi dans le même lit, chacun de son bord. Mais la nuit, c’est long et les esprits, ça s’échauffent vite ! Les corps aussi d’ailleurs…

Il resta silencieux un petit moment. Visiblement, il savourait ce souvenir en regardant dehors. Le ciel devenait de plus en plus noir et les lumières des lampadaires s’allumaient sur leur chemin.

_ Depuis vous faites le voyage entre les deux cités pour aller la retrouver ?

Il me regarda et c’était comme une main compatissante qui se posait sur mon épaule. Il n’avait nul besoin de parler pour que je comprenne.

_ C’est une vraie morue, me dit-il. Une vraie folle avec qui j’aurais jamais dû être. Ça fait maintenant trois mois et j’ai l’impression d’avoir vieilli de cent ans ! C’est engueulade sur engueulade chaque fois que j’y vais ! Vraiment, je la pensais pas ainsi et j’ai appris que ce n’était pas elle qui avait demandé le divorce, mais son mari. Le pauvre vieux, je peux pas le plaindre ! Si tu veux mon avis, gamin, il vaut mieux passer sa vie seul que s’emmerder avec des folles ! J’en ai épousé deux, je sais de quoi je parle et on est bien mieux à s’occuper de soi !

Il partit d’un rire nerveux tandis que l’on arrivait sur Québec. La pluie avait commencé à tomber et illuminait de ses gouttelettes les phares des voitures. On sentait déjà le froid de la nuit s’installer dans l’habitacle et j’enclenchais, par automatisme surtout, le chauffage.

_ Mais pourquoi venir à Québec dans ce cas !?

_ Parce que c’est ma morue à moi !

Il me répondit avec un petit sourire espiègle, avant de sortir définitivement de la voiture, partant rejoindre sa bien-aimée, un bouquet à la main, s’éloignant sous la pluie fraîche de cette nuit automnale. Je ne revis jamais mon petit vieux et je n’en sus pas plus sur sa bien-aimée. Je ne compris que bien plus tard ce qu’il voulait dire par là. Si un jour je la rencontrais, cette folle morue, elle me raconterais qu’elle avait revu un amour d’enfance, un vieux croûton un peu timbré, abandonné deux fois par deux femmes revenues à la raison !

Ce soir là, en continuant ma route, je ne pouvais m’empêcher aux amourettes d’été qui s’achevaient comme les feuilles tombant des arbres luisant de milliers de couleurs. Les liens se font et se défont si facilement qu’on en oublie que sous les feuilles mortes recouvrant le sol, le printemps prochain attend patiemment.

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