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jan 13

Corpus Sanctus

monochrome, whitemanAujourd’hui, ça doit être lundi, ou peut-être mardi. Une nouvelle journée de toute façon, ça n’avait plus d’importance en fait, se disait Maria. Cela fait si longtemps que ça n’avait vraiment plus d’importance maintenant. En combien de temps avait-elle pensé à ça ? 1 seconde ? 2 secondes ? Ou peut-être plusieurs minutes, voire même des heures ! Tout cela non plus n’avait aucune importance.

Elle était là, ça c’était important. Elle savait parler, compter, dicter, réciter, elle savait écouter, sentir, goûter… non ce n’était plus vrai, elle ne savait plus tout ça. C’était dans sa tête désormais, elle ne faisait que penser. Elle était là et c’était tout.

Elle essaya de se souvenir, il n’y avait plus que ça à faire. Elle se rappela alors son enfance, et plus précisément le premier Noël qu’elle passa à la montagne, et les joies de se trouver dans la neige, sa fraîcheur sur ses mains rougies, brûlées par tant de glace. Le réconfort près de la cheminée, tenant un bol de chocolat chaud, le crépitement du bois, les flammes jaunes et légères, s’élevant lentement vers le haut. Oui, quel beau souvenir.

Sentir de nouveau le froid, le chaud, ce serait une caresse légère et douce, comme la main de sa mère. Sa mère qui la consolait lors de son premier chagrin d’amour, et sa main rugueuse essuyant les larmes d’une pauvre petite fille, la tenant contre son sein, et son parfum si doux. Doux comme le premier bonbon qu’elle mangea, coulant dans sa bouche en une liqueur entêtante, éveillant les sens en un plaisir. Plaisir comme sa première fois, sentant au fond d’elle cette chose qui l’horrifiait au début, implosion de l’être, se sentant couler vers l’autre, symbiose des corps, friction des peaux en émois. Emois de voir son enfant dans ses bras, petite bouille imparfaite, sortie après la douleur de l’accouchement.

Douleur, oui la douleur qu’elle ressentit en cet après-midi de mai. Elle se souvint de ce jour comme si c’était hier. Peut-être était-ce hier, elle ne savait plus. C’était quelque part dans le passé de toute façon. Elle sortait de chez elle après avoir embrassé sa fille. Elle n’en avait que pour quelques minutes, il lui fallait du pain. Sa fille ne voulait pas rester seule, mais la boulangerie était juste en face. Alors elle lui dit de rester devant la porte comme ça elle verrait maman tout le temps.

Conneries ! Et elle traversa la route, et il y eut cette voiture qui roulait trop vite, et il y a eu ce choc horrible qui lui broya tous ses os, et il y eut cette sorte d’euphorie générale dans son corps, et il y eut la douleur qui s’estompa, et il y eut ce nouveau choc, et il y eut ce dernier bruit bizarre, puis ce fut le trou noir.

Lorsqu’elle se réveilla, elle était dans le noir, et sa tête la faisait souffrir, mais elle ne sentait plus rien. Elle rêvait sans doute. Alors elle pensa à sa fille, et la peur s’insinua. Elle voulut ouvrir les yeux, mais elle ne pouvait pas, elle essaya de bouger un doigt, un bras, rien. Elle avait peur, sa respiration s’accélérait. Elle avait peur, elle ne pouvait rien faire. Elle croyait être morte, mais non, elle sentait son cœur battre la chamade. Mon dieu ! Elle voulut crier, mais rien ne sortit, elle ne sentit même pas ses lèvres bouger, comme si tout lui restait dans la gorge. Et ce silence oppressant. Mon dieu, non ! Elle voulait bougeait, mais son corps ne répondait plus, elle voulait crier, mais rien ne sortit. Tout dans sa gorge. Elle voulait ouvrir les yeux, mais rien du tout, ses paupières restaient closes. Il faut bouger, mais elle ne pouvait pas, elle se focalisa sur son doigt, mais rien ne se passa. Elle était comme dans un rêve, un rêve sans fin. Elle ne bougeait plus, ne sentait plus, ne parlait plus, n’entendait plus.

A un moment son œil gauche s’ouvrit, et une lumière intense l’aveugla. Puis une tête apparue, elle ouvrait la bouche, semblant dire quelque chose, mais elle n’entendait rien. Elle était paniquée. Puis elle s’endormit sans savoir comment.

Depuis, elle savait ce qui lui était arrivée, mais à chaque fois qu’elle y repensait, elle ne pouvait s’empêcher de souffrir intérieurement. Elle était devenue témoin de sa vie, bloquée dans ce corps qui fonctionnait mal, qui ne fonctionnait plus. Elle avait appris à cligner des paupières, et cela avait été très long. Elle connaissait ses organes parfaitement, elle les sentait bouger en elle, vivre, ayant leur propre autonomie. Sa pensée était là, mais elle était enfermée dans ce sanctuaire tellement inviolable qu’elle ne pouvait en sortir.

Elle avait les yeux fermés et ne voulait pas les ouvrir. Elle savait ce qu’elle verrait si elle regardait dehors, rien qu’un blanc. Enfin non, ce n’était pas un blanc. Le plafond avait de nombreuses nuances, et elle avait eu tout le temps pour les remarquer. Il y avait du blanc gris, du blanc jaune, du blanc sale, du blanc beige, du blanc sombre, du blanc clair. Du blanc, du blanc, du blanc !! Râaaaaaa ! Tout ce blanc la rendait malade.

Et elle vivait ainsi, dans l’espoir de retrouver l’usage de cette bidoche rosâtre et malodorante. Quelque fois, lorsque la douleur de son âme se faisait ressentir, elle désirait mourir. Mais elle ne pouvait pas le communiquer. Elle ne pouvait que contempler son désarroi à travers son regard. Vitre sur le monde, seul lien qui la retenait à la réalité, à jamais spectatrice, comme un film qui n’en finirait jamais. Quelque fois, elle voulait pleurer. Mais elle ne savait si elle le faisait vraiment, elle ne sentait plus ses larmes chaudes couler sur ses joues. Elle ne pouvait plus sentir la main chaude et rugueuse de sa mère, lui essuyant son chagrin. Elle ne pouvait plus sentir son parfum, sa tête contre son sein. Maman, où es-tu ? Maman, ne m’abandonne pas. Maman ? Et où est papa ? Papa il est parti ? Où ça maman ? Et tu crois qu’il va revenir ? Papa, reviens, ne m’abandonne pas. Chérie ? Où es-tu mon amour ? J’aimerais sentir ta main prendre la mienne, sers la fort, sers-moi fort. Où vas-tu ? Chérie, ne m’abandonne pas. Ma puce, viens voir maman. Je suis là ma princesse. Je serais toujours là. Ne pleure pas voyons, je vais simplement chercher du pain. Tu es une grande fille voyons. Allons viens ici, sèche-moi ces larmes. Allez, si tu veux tu peux rester devant la porte, comme ça tu verras maman prendre le pain. Ma puce, je ne t’abandonne pas.

Elle sentit son cœur ralentir. Elle décida d’ouvrir les yeux, et elle sourit intérieurement. Ils étaient tous là, son papa, sa maman, son mari, sa fille, tous. Et ils la regardaient, sereins. Elle les aimait tous, et le blanc avait disparu, il y avait le ciel et les nuages, les oiseaux au loin et les avions de son enfance ; et il y avait le vent sur son visage, et le chant des grillons, le soleil était haut et la réchauffait, le blé se frottait contre ses vêtements, et les feuilles des arbres chantaient une douce mélodie, les pétales s’envolaient et la lavande lui prenait à la gorge. Son cœur battait de plus en plus lentement. Elle ferma les yeux, elle n’avait plus mal, elle était heureuse…

1 comment

  1. graziella baker

    c’est triste……

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