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déc 16

EMILIE BLANCHETTE EST UNE MENTEUSE

Vangogh-nuit2_ J’ai 98 ans et j’suis morte dans un chalet, quelque part aux alentours de la Anse-Saint-Jean.

_ Morte, lui dis-je ?

_ Morte. Relativement paisiblement, dans mon sommeil, avec mes enfants et mes petits-enfants autour de moi. C’était beau à voir, en tout cas pour ce que j’me rappelle, hein ? Pis on avait pas trop de moyens à cette époque…c’était le temps. Mais pour le peu qu’on avait, la cérémonie pis toute, c’était pas trop mauvais.

_ Morte, répétais-je pour la troisième fois, juste pour bien comprendre les tenants et les aboutissants. Après tout, nous roulions depuis maintenant deux heures et il nous en restait encore quatre à tenir ensemble !

_ Qui est morte, dude ? Demanda, à moitié réveillé, mon passager arrière qui leva la tête, regarda autour de lui, se rappela où il était puis sombra de nouveau dans le sommeil d’où ma parole l’avait tiré.

Bien entendu, il ne servait à rien, tout autant que sa remarque, mais je pense qu’il est important de noter dès maintenant sa présence dans la voiture afin de garder la cohérence de ce mensonge. D’ailleurs, il avait son rôle à jouer à la fin de ce récit !

Quant à ma passagère, elle faisait, physiquement parlant, bien plus dans les vingt-huit que dans les quatre-vingt-dix-huit ans ! De taille moyenne, élancée, elle portait le chignon à la québécoise et une paire de leggins en guise de pantalon. Rien n’indiquait dans sa tenue – exception faite du leggins, mais il s’agissait là d’un goût personnel (qui porte des leggins en guise de pantalon!?) – la folie de ses propos et on l’eut crue saine d’esprit si ce n’était son histoire !

_ Ouais, raide morte, comme j’vous disais, dans mon vieux lit à baldaquin, continua-t-elle. Ils m’avaient recouverte jusqu’au menton de ces couvertures rouges, ces osties de couvertes qui gratter le corps ! J’les avais toujours détestées et ils me mettaient dedans ! Bon, quand c’est votre dernier souffle, vous vous en fichez un peu de tout ça. Mais tout de même, ils auraient pu mettre les autres, les jaunes, dans le placard, celle avec le motif en fleur.

_ Quoi comme fleur ?

Je ne savais même pas pourquoi je demandais sur le coup…

_ Des tulipes, il me semble. Bref, ils m’avaient foutue dans ces couvertures rouge et que ça me grattait, et que ça me démangeait ! Mais je bougeais pas. De toute façon, j’avais plus la force. Et eux, ils me regardaient avec cet air sur leur visage, sans bouger non plus. J’les regardais droit dans les yeux, tu sais, et ils devaient croire que j’compatissais avec eux, de ma mort imminente, tu sais, que j’les gravais dans ma mémoire pour les amener avec moi dans l’au-delà, tu vois, mais tout ce que j’voulais, moi, c’était qu’on vienne me gratter ! Mourir de démangeaison, ça c’est quelque chose, j’crois. Encore aujourd’hui, j’me dis que ça me gratte, tiens !

Et comme pour appuyer ses paroles, elle se mit à se gratter les bras, puis l’aine avant de terminer par l’intérieur de la cuisse. Étrangement, c’est le même phénomène qu’un bâillement. Quand quelqu’un se gratte à côté de vous ou évoque un insecte qui gratte, vous ressentez l’irrésistible envie de vous gratter à votre tour. Je pourrais très bien évoquer les puces ou les poux que vous seriez, sans doute, penchés sur votre lecture, à vous gratter la tête en ce moment-même. En tout cas, ce le fut pour moi à la voir ainsi racler sa peau à l’aide de ses longs ongles. Une contagion qui me fit me soulager aux mêmes endroits qu’elle. Ce qui, pour le bras ou l’aine, n’était pas forcement disgracieux, le devenait dès que je passais ma main à l’intérieur de ma cuisse, pouvant alors amener à une certaine confusion de me voir ainsi me frotter proche de l’entrejambe !

On pourrait alors penser que je n’osais pas me gratter le pubis en public, tentant de me rapprocher de la zone sans éveiller les soupçons et terminer ainsi les ragots comme quoi j’aurais sans doute des morpions !

Elle termina de son côté en se grattant la base du cou d’un long mouvement de main qui termina de lui offrir un sourire de satisfaction.

_ Enfin bon, j’ai passé les dernières minutes de ma vie à sentir ces draps de laine tandis qu’ils restaient là, à rien faire d’autre qu’à pleurer. Bon, c’est pas vrai, ils pleuraient pas tous. Moi, j’les voyais, les uns et les autres. J’voyais réellement, j’veux dire. Il y avait ceux qui pleuraient vraiment, qui avaient vraiment de la peine. Ceux-là, ils chialaient en silence, de leur coin et leur chagrin. Ils étaient modestes dans leur peine et ils voulaient pas causer de torts, pas même à moi qui se contrefoutait de toutes ces niaiseries ! Ceux-là, on pouvait les entendre crier de l’intérieur, suffisait de prêter l’oreille ! Un vrai concert de gémissements ! Les pleureuses autour du christ qu’on aurait dit ! Même si c’était d’un chiant, j’savais qu’avec eux j’manquerai à quelqu’un après ma mort ! Par contre, c’est pas pour autant qu’ils ont changé ces draps qui me démangeaient ! Mais j’leur pardonne. Après tout, c’est bête un gamin triste, ça chiale, ça s’arrête pas et ça pense à rien d’autre !

Tout le contraire des autres, ceux qu’on entendait jusqu’au pôle Nord ou jusqu’en enfer ! Des larmes de crocodiles, voilà ce que c’était. Des larmes de crocodiles ! Ils étaient là, à taper du poing, à taper du pied, à chialer tout les larmes de leur corps, à s’en faire des tonnes et des tonnes. Et c’était à celui qui crierait le plus fort ! Tiens, il y en a même une qui s’est jetée sur mon lit, à gueuler : « Grand-maman ! Grand-maman ! Meure pas ! Meure pas ! » Ils s’y sont pris à quatre pour l’arracher à mes doigts glacés. Et moi, la pauvre, j’ai vraiment cru qu’elle se jetait sur moi pour me gratter ! Comme une bleue j’y ai crû avant de voir que c’était du ciné ! Vous savez, on dit que les doigts d’un mort devienne raide au bout d’un moment et que ça devient difficile à ouvrir. Ben là c’était le contraire, je tenais rien et elle, elle s’agrippait comme un bernache à son rocher ! C’était beau à voir tout ce remue-ménage dans la chambre. Sûr que ça a mis de l’ambiance pendant un moment avec toutes ces têtes d’enterrement et de veillée funèbre ! Des larmes de crocodiles, j’vous dis !

Elle resta silencieuse un moment, laissant la route défiler devant ses yeux. Elle semblait chercher au fond d’elle un souvenir, mais, n’y parvenant pas, se laissa emporter par le courant de ses pensées, sans oser les arrêter, juste les laisser défiler le plus longtemps possible sans les retenir. Elle les aurait oubliées dans la minute suivante, mais pendant un court moment de véracité cachée, aurait surgi, sans doute, ce souvenir qu’elle chassait, en proie à ses sentiments.

La jauge d’essence était basse et je décidais de m’arrêter à la prochaine station. Elle en profita pour aller se soulager en me gratifiant, en plus d’un sourire, d’une réflexion dont j’aurais pu aisément me passer.

_ J’vais pisser. Malgré ma mort, j’continue d’avoir une petite vessie !

Je mis l’essence tranquillement et mon passager arrière se réveilla une nouvelle fois, les yeux encore endormis, plissés par la fatigue, la bave aux lèvres.

_ On est arrivé, qu’il demanda ?

_ Non, pas encore, je remets juste de l’essence… On peut dire que vous êtes fatigués, vous !

_ J’ai pas dormi de la nuit.

Et il replongea dans son sommeil bienheureux, osant même ronfler légèrement à certains moments. Ma passagère revint et nous pûmes repartir vers notre destination.

De nouveau sur l’autoroute, alors qu’un long silence s’était de nouveau installé, à peine perturbé par le bruit du moteur en écho avec celui, nasale, de mon passager arrière, elle se tourna vers moi et me dit en face ce qui la rongeait depuis le début du voyage.

_ Emilie Blanchette est une menteuse !

« La messe était dite ! » je me souviens avoir pensé. Mais je n’avais aucune espèce d’idée de qui était cette Emilie. J’avais, aussi, avec le temps et l’expérience, appris à me méfier des Emilie, Emily ou même, une fois, des Emile. Ne me demandez pas pourquoi, cela constituerait une autre histoire bien trop longue à rapporter dans ces lignes, mais le fait est que je n’ai jamais eu de chance avec elles (et lui), et, comme un coup du sort ironique, une blague cosmique qui faisait tant rire le destin, le hasard, les anges gardiens (peut-importe le nom qu’on leur donnait selon ses croyances), je n’arrêtais pas de tomber sur elles (et lui en l’occurrence) !

_ Qui est Emilie, demandais-je ?

_ Ma petite-fille, celle qui s’est jetée sur moi comme une folle le soir où je suis morte ! Vous savez, j’ai toujours pensé qu’elle m’appréciait. Elle venait souvent me voir, passer de son temps avec moi et prendre de mes nouvelles. Elle restait là une heure, parfois on ne se disait rien, on regardait juste là tévé. J’lui donnais toujours un petit quelque chose. Juste parce que c’était la seule à venir me voir souvent ! Mais quand elle a explosé en me voyant, qu’elle s’est lancée sur moi, j’l'ai vu. J’ai vu son regard. On comprend toujours mieux dans ces moments. Il y avait pas une once de compassion ou de remerciements, rien de tout ça. Juste un grand vide, un néant d’avidité ! Et là, j’ai repensé à toutes les petites choses qu’elle avait reçues, les 50$ par-ci, les 100$ par là. J’avais pas grand chose, ouais, mais mis bout-à-bout, ça devenait conséquent ! Sans compter la bonne place dans mon testament, mon bien le plus précieux !

Elle se toucha le cou et en sortit un médaillon en plaqué-or. Le genre de médaillon qui s’ouvrait sur une photo de la personne, un médaillon que l’on donnait ou que l’on gardait pour se souvenir de l’être aimé !

_ Rien qu’une petite menteuse, reprit-elle, qui me lançait des « grand-maman je t’aime » ou des « t’es la meilleur, grand-maman ! » ! Du poison, voilà ce que c’était ! Emilie Blanchette, c’est rien qu’une menteuse qui s’est amusée à s’évanouir le jour de mon enterrement ! Juste pour attirer l’attention ! Ils m’avaient prévenue les autres, mes autres petits-enfants. Mais moi j’voulais pas les écouter. J’pouvais pas… J’me suis faite avoir jusqu’au bout ! J’crois, c’est mon seul regret dans la vie…ça et ces draps rouges qui grattaient!

Elle se renfrogna dans son siège, croisant les bras. Je la regardais un moment, du coin de l’œil pour ne pas perdre la route. Elle semblait si triste, si lointaine, au bord des larmes à jouer ainsi du bout des doigts avec son médaillon. Une aura mélancolique lui soulevait la poitrine et hoquetait son cœur comme si quelque chose, encore, restait coincée, désirant sortir et exploser en un cri, mais sans possibilité d’aller plus loin que la gorge, nouée à la base du cou.

Sans savoir pourquoi, je me rappelais ma pauvre grand-mère, décédée quelques années plus tôt. Je n’avais pas assisté à l’enterrement, prétextant quelque examen important. Mais en vérité je ne voulais pas assister à ses funérailles, tout simplement parce que j’aurais eu l’impression de jouer la comédie, la tristesse. Alors qu’en vérité, je n’arrivais pas à ressentir quoi que ce soit. J’avais eu de la peine, je le sais maintenant, mais à l’époque, ce que je prenais pour de l’indifférence était la façon dont mon esprit avait pris soin de me protéger de mes propres sentiments. J’avais mis longtemps, très longtemps avant de comprendre que j’avais réellement ressenti de la peine pour elle, même si cela n’effaçait pas la comédie que j’avais joué afin de paraître dans la normalité du moment.

A cet instant, je fus touché par son histoire. Peut-être était-elle folle, mais, encore une fois, il n’y avait pas la moindre parcelle de mensonge dans ses grands yeux opales. C’était sa vérité, elle était morte à 98 ans. Je décidais de continuer à jouer le jeu, encore un peu, juste pour voir jusqu’où cela m’emmènerait. La route fuyait devant moi et les panneaux indiquaient la proximité de notre lieu d’arriver. La fin du voyage était proche, mais il restait encore à connaître le fin mot de l’histoire, dénouer la gorge pour l’entendre !

_ Le médaillon, demandais-je, celui que vous lui avez légué, le porte-t-elle ?

_ Oui, tous les jours ! Comme ça ça lui fera une pénitence de n’avoir vu en moi que mon argent !

_ Elle pourrait très bien le mettre dans un coin, l’oublier ou même le vendre, non ?

_ Sans doute. Oui j’pense, pourquoi ?

_ Pourquoi ne le fait-elle pas, donc ?

_ J’vois pas où vous voulez en venir !

_ Peut-être avait-elle réellement des sentiments pour vous mais qu’elle n’arrivait pas à les ressentir ou les exprimer. Après tout, elle est venue vous voir tous les jours et en héritage elle n’a reçu de vous que ce médaillon, qui ne vaut sans doute rien, et elle le garde avec elle. Peut-être que le jour de la veillée, elle s’est rendue compte qu’elle n’arrivait pas à avoir de peine et que ça l’effrayait. Ça l’effrayait qu’on la juge bizarre, sans cœur, profiteuse. Alors elle a joué le jeu, elle a fait semblant. Parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Elle s’est mise à pleurer, à pleurer aussi fort qu’elle pouvait. Mais lorsqu’elle a vu son propre regard dans vos yeux, ses propres peurs, elle a compris qu’il ne s’agissait que d’un mensonge. Un mensonge pour la protéger. Mais de ça, elle ne pouvait rien savoir. L’esprit est si brillant qu’il se fait oublier quand il s’agit de nous protéger de la folie… Emilie est une menteuse, oui. Depuis votre mort elle n’a eu de cesse de se mentir à elle-même… Croyez-moi, je pense qu’à sa manière elle vous a aimé et elle vous a pleuré. Sans doute le remarquera-t-elle un jour, sur son lit de mort, couchée dans des draps – rouges – qui la démangent, à contempler les larmes de crocodiles de ses petits-enfants.

Elle se mit à sourire en se grattant le bras à l’évocation des draps. Sans m’en rendre compte, nous étions arrivés à destination et je me garais devant un dépanneur, pas très loin d’une intersection. Dehors le soleil se couchait, finalement, et une fine pluie commençait à tomber. Malgré tout, l’habitacle resta silencieux, encore une fois, la dernière fois sans doute. Elle souriait tranquillement, ruminant mes paroles.

_ Merci pour tout, dit-elle.

_ Après tout ce trajet, je n’ai toujours pas saisi votre nom ?

_ Rose.

_ Ce fut un plaisir, Rose Blanchette.

Elle baissa la tête, gênée avant de passer sa main sur ma joue. Cette fois-ci ce fut moi qui le fut et je tentais d’échapper à son regard fixe qui désirait plonger dans le mien.

_ Il est dommage que mon Emilie ne vous ait pas rencontré plus tôt.

Alors elle sortit de l’habitacle et continua sa route vers l’intersection. Mon autre passager se réveilla à ce moment, s’étira longuement en bâillant vulgairement.

_ On est arrivé ?

_ La fin du voyage, oui.

Il me tendit l’argent en remettant son manteau.

_ Désolé, au fait, de t’avoir laissé tout seul à conduire.

_ Je n’étais pas tout seul.

Il me lança un de ces regards bizarres, de ceux où l’on ne comprend pas ce qu’essaie de nous dire l’autre, comme si j’étais un peu fou, avant de hausser les épaules et les sourcils et de sortir.

dead endJe me retournais de l’autre côté, vers l’intersection, espérant voir une dernière fois la silhouette de Rose se détacher. Mais il n’y avait plus personne sur la route. Je recomptais l’argent et alors je compris ce qu’avait voulu dire mon passager arrière. Je n’avais que son argent en main. Rose ne m’avait pas payé…

Je sortis de la voiture en trombe, la pluie tombait de plus en plus, et je courais sous les yeux hagards de mon passager arrière encore présent sous l’auvent du dépanneur. A l’intersection je regardais de tous les côtés, mais il n’y avait plus aucune trace d’elle, nulle part. Elle avait tout simplement disparue. Je me retrouvais trempé, avec les souvenirs de ce trajet, de son histoire, du médaillon qu’elle portait autour du cou. Il ne restait plus que moi et mes pensées à cette intersection, rien que moi et une seule phrase, qui émergea comme un poing d’honneur définitif de l’humour cosmique levé à mon encontre : le covoitureur est un menteur.

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