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jan 06

La fuite

La fuite du temps, de Dalí

La fuite du temps, de Dalí

Un jour de voyage sans covoiturage, je n’avais d’autre inflexion que de rouler sans véritable destination, sinon la route elle-même qui s’étendait à perte de vue, sous la musique interne de mes propres désirs et pulsions. Une musique de jazz à l’image de Kerouac, mais ni Dean ni Marylou ne m’accompagnait, je n’avais que pour seule escorte ma solitude et l’ombre grandissante de mon passé que je laissais loin derrière moi à mesure que s’enchaînaient les kilomètres.

Je roulais sur une petite route de campagne lorsque je vis au loin se profiler la silhouette d’un auto-stoppeur qui marchait le long de la bordure, à travers les broussailles jaunâtres qui poussent en hiver. L’automne se terminait lentement et les dernières feuilles tardaient à tomber, encore accrochées fébrilement à la branche, sans oser se jeter dans le vide, vers ce sol déjà glacé par les premières givrées. La forêt s’étendait à perte de vue dans tous les sens et seul ce tronçon s’ouvrait vers l’inconnu dans ce lointain, serpentant vers le Nord… toujours plus loin au Nord.

Il leva son pouce en entendant mon arrivée et, étant le seul sur ce chemin, je m’arrêtais à son encontre. J’ouvris la fenêtre et sentit le froid s’engouffrer dans l’habitacle. Lui-même, emmitouflé, devait souffrir de légères gelures, mais le véritable hiver n’avait pas encore commencé. C’était encore la période charnière où l’on portait nos manteaux encore légers de la saison. Bientôt suivraient les énormes blousons, les bonnets et les écharpes de laines. Mais lui s’était déjà entouré la moitié du visage derrière un châle, si bien que je ne voyais qu’à moitié ses traits. Il avait une forte carrure et transportait sur son dos un back-pack au moins aussi imposant que lui.

Par bien des côtés, il me faisait penser au héros de Krakauer, seul sur la route vers l’Alaska. Le héros a la réel existence qui, de rencontre en rencontre poursuit son chemin vers son rêve lointain. Il y avait quelque chose dans son regard, une soif d’immensité qui ne m’était pas inconnu et qui résonnait de souvenirs. A travers la route, vibrer la plume de Kerouac, sous les musiques de Sal et de Dean. Deux romans de voyages, face à face, qui se regardait dans le blanc des yeux, quelque part dans la forêt qui borde le fleuve. Je crois même, par un effet miroir sans doute, qu’il eut la même réaction, et, bien que sa bouche était enfoui derrière ce large tissu qui le ceignait, il se mit à sourire tranquillement.

_ Vous allez où ? Me demanda-t-il.

_ Nulle part, je ne fais que conduire. Et vous ?

_ Aussi loin que possible.

_ Alors embarquez. Je peux vous conduire pour un bout.

Il posa son sac à l’arrière et s’installa côté passager. Je redémarrai en douceur, le laissant se poser confortablement et défaire une à une les couches qui le constituaient. Je pus apprécier son profil du coin de l’œil, surveillant la route et ses nombreux virages. Il avait un nez aquilin qui retombait sur des lèvres minces cachées derrière une barbe de trois jours parsemée de poils gris.

route par la foretLe début de notre trajet commun se fit dans un silence le plus total. Seul le vrombissement du moteur et le souffle du chauffage venait nous bercer dans nos illusions. Autour de nous, ne s’étendait qu’une forêt d’arbres endormis pour l’hiver, revêtant leur parure nue afin d’affronter les affres des tempêtes de neiges qui se profilaient dans le temps, au loin à l’horizon. Quelque fois, la verdure d’un sapin venait égailler notre vision, mais ce n’était qu’un vert sombre et terne, à l’image de cette fin d’automne, d’une tristesse en noir et blanc, un peu jaunâtre, un peu sépia. Un peu comme ses vieilles photos de famille retrouvé dans le tri du grenier, un peu décharné et brûlé par la passage des années, mettant en face les visages et les regards dures de nos ancêtres. Souvent assis, face à la caméra, portant un jugement sur les générations futures, notre génération. Ces regards nous sont toujours plus ou moins adressé et il m’est arrivé, souvent, de les éviter, en les replaçant dans cette vieille malle d’où je n’aurais jamais dû les retirer.

Lui-même, la tête posée contre la fenêtre, appréciant la cime des arbres qui se découpait dans le ciel terne et nuageux, portait dans sa poche intérieur de chemise, une photographie parcheminée. Il portait avec lui le jugement de ces aïeuls sur le cœur.

_ Alors, que faites-vous dans la vie, demandai-je afin de briser le silence ?

_ Je fuis…

_ Vous fuyez ?

_ Je fuis. La famille, la société… moi-même.

Je le voyais à son ton, il avait besoin de parler. J’avais toujours réussi à extirper des autres des pensées, des souvenirs, des secrets bien enfouis. Cela avait toujours été mon talent de leur faire me révéler ce qu’ils ne diraient pas, d’habitude, à un inconnu. Je n’ai jamais su comment j’y parvenais, peut-être mon visage et ma voix les rassuraient ? Ou bien était-il toujours plus facile de parler à une personne que l’on ne reverrait jamais plutôt qu’à ses parents ou ses amis ?

Je me dis souvent que j’aurais du devenir thérapeute ou psychanalyste avec ce talent si naturel de les mettre tant et si bien en confiance qu’ils osaient franchir leur limite et s’ouvrir à moi et aussi à eux-même, leur passé résolu. Mais au lieu, je suis devenu un peu fou, un peu stable, suivant le cours de ma vie comme on parcourt le fil d’une musique qui ne se terminerait jamais. Oui, avec un talent pareil je n’avais pas d’autre choix que de devenir psy, quelque soit ce qu’on en met derrière, quelque soit le sens que l’on désire prendre.

Revenant à mon passager de fortune, toujours au bord, je le poussais un peu, vers le précipice où il me raconterait son histoire. Ce dont je ne me doutais pas, c’était l’ampleur qu’elle prendrait une fois terminer.

_ Vous avez toujours fuis ? Toute votre vie ?

_ Non, bien sûr que non. Je crois… je me souviens d’un temps où tout était plus simple… Mais tout est toujours plus simple lorsque l’on regarde en arrière. Les difficultés n’existent que dans le futur, l’inconnu. Je m’y enfonce chaque jour, je sais de quoi je parle.

_ Je comprends…

_ Sans doute, oui, vous comprenez… Sans doute… N’avez-vous jamais ressenti ce sentiment de ne pas vous sentir à votre place nulle part ? De vous demander constamment ce que vous faites là ou bien ce que vous voulez ou même ce que vous êtes ? De voir les autres sans même parvenir à les comprendre et de croire, au milieu de tout cela qu’il existe peut-être un lieu pour vous que vous n’avez toujours pas découvert… ?

Il resta ainsi sans parler pendant un moment. Il le voyait, maintenant, le gouffre à ses pieds. Il était là dehors, nous entourant de sa sauvage éternité, à travers le désert humain qui s’étendait sur des kilomètres. Il ne suffisait que d’un rien pour s’y engouffrer à jamais dans cette forêt de bois morts pour ne plus en ressortir. Mais pour le moment, nous restions sur la route, bien qu’elle prit un virage assez conséquent.

_ Vous savez, reprit-il, je me suis demandé ce qui me poussait à continuer ainsi. La curiosité je pense. La curiosité d’aller plus loin encore et toujours. J’ai fuis toute ma vie, devant mes responsabilités surtout. Je les évitais comme la peste, celles-là ! A chaque fois que l’on m’en donnait, je n’arrivais simplement pas à les accepter. Je ne voulais pas que l’on puisse compter sur moi. Après tout moi-même j’avais du mal à me faire confiance !Devant l’amour et l’amitié aussi. A construire quelque chose avec d’autres, on en oublie qu’un jour ou l’autre tout s’effondre ! Rien ne reste sinon la destruction des liens. Je ne voulais aucunement voir arrivé le moment où l’on me tournerait le dos, alors j’ai pris les devant et je suis parti…

Étrangement, je me reconnu en partie dans ce qu’il venait de dire. Tous deux, côte à côte, Sal et Christophe, le lâché et le lâcheur. Ce qui fut abandonné et l’autre qui abandonna. Nous étions lié par la musique de nos pulsions qui résonnait au diapason sous l’habitacle. Bien sûr, ce n’était pas mon histoire, mais j’étais moi-même, ainsi, engagé dans la sienne par les similitudes qu’il posait.

œil, Escher

œil, Escher

_ J’ai même tenté de fuir la Mort, plaisanta-t-il !

Mais c’était un rire jaune, que j’entendis dans les soubresauts de son rire. Il sourit alors tristement, se rendant compte de sa propre mauvais blague qu’il se faisait, en baissant la tête. Il tourna l’autre moitié de son visage vers moi, me permettant de remarquer la cicatrice qui balafrait sa joue droite, longue, crevassée, creusant dans sa chair un trou, un affaissement de la peau qui parvenait jusqu’à l’os de la mâchoire. Je ne l’avais pas remarqué avant ce moment tant il prenait soin de la cacher et je compris, par sa manière de parler qu’il mettait tous ses efforts afin de la conserver ainsi, ne regardant jamais en face son interlocuteur ou bien entourant excessivement de couche de vêtements hivernaux cette partie de son visage.

_ Elle s’est rappelée à moi d’une si violente manière, reprit-il, posant un de ses tendres baisées sur ma joue. J’en garde des séquelles aussi visible qu’invisible. On pourrait croire que suite à cet incident je cesserais de la fuir, mais de notre étreinte elle m’a laissé un goût amer. Une absence de sensation, une absence de douceur ou de plaisir d’être de nouveau caressé qui s’insinue encore aujourd’hui à travers moi, comme un poison lent, atteignant et mon cœur et mon corps, caverneux comme un écho lointain de ce que jadis je fus. Elle est toujours là, présente, sur mes talons, à me suivre comme mon ombre sans possibilité de lui échapper, pourtant je continue de l’éviter, de m’en détourner. Au final, il ne reste plus rien d’autre en moi sinon cette course perpétuelle en avant et le souvenir d’un vieil été où le soleil venait me réchauffer…

_ Tout ceci est bien triste.

_ Non, ça ne l’est pas. C’est juste… la vie. Mais vous, pourquoi conduire ainsi sans destination ?

_ Pour le plaisir du trajet, en laissant derrière moi, juste un temps, les problèmes qui m’attendent de pied ferme.

_ Autrement dit vous fuyez aussi ?

_ Non, plus maintenant. Auparavant oui, je fuyais, mais plus maintenant.

_ Vous vous répétez comme pour vous convaincre !

_ Peut-être… La route est longue, elle s’étend sur des kilomètres vers le Nord. J’ai eu une pulsion, une envie soudaine de la parcourir, voir ce qu’il y a au bout… je le sais déjà, il n’y a rien, rien que la forêt, l’océan, la glace et le vent. Mais j’avais besoin de partir et de conduire seul un moment, être avec moi-même. Ce sont peut-être les restes de mes anciennes fuites, des relents qui ressortent par moment et me pressent à la gorge de sortir, de peur d’étouffer…

_ Est-ce que l’on en sort un jour ? Est-ce qu’il existe, ce soleil éternel qui réchauffe les âmes ?

Je sentais dans sa voix, un trémolo remplit à la fois d’espoir et de dégoût. Ce Christophe n’allait pas tarder à accepter l’inévitable. Tous deux descendant spirituel d’un Kerouac ou d’un Krakauer, avalé dans les affres du temps et du kitch, à la recherche, chacun dans notre course en avant, d’une vérité que l’on ne trouverait qu’à l’aune de notre propre fin.

Alors, sans nous en rendre compte, la forêt disparue et s’ouvrait devant nous la fin de la route. A notre droite l’embouchure, immense, du fleuve, l’Océan enfermé entre deux landes de terre, traçant son propre chemin à travers la côte.

Le Nord continuait, mais la voiture s’arrêtait ainsi dans un petit village maussade, Kegasha. Un petit village de pêcheur et de trappeur d’où partaient de frêles embarcations. On entendait la cloche d’un navire prêt à accoster à travers les brumes de la soirée. J’arrêtais la voiture devant le panneau d’entrée et laissais le moteur tourner un moment. Au dehors, une petite neige fine commençait à tomber.

_ Nous voilà arriver à la fin du voyage.

Mais je vis à son regard que lui n’en avait pas encore terminer. En arrivant ici, je sus qu’il était temps pour moi de retourner parmi les miens, de les chérir et de les aimer sans penser au lendemain. – Après tout, j’étais Sal Paradise dans cette histoire. Celui qui revient toujours. – La fuite n’est jamais la solution, mais bien le moyen pour prendre conscience de ce que nous avons. Il me fallait de nouveau partir affronter mes problèmes et ne pas leur tourner le dos, en tout cas jusqu’au jour où, de nouveau, l’envie pressente de partir se referait sentir.

_ Avant de partir, me demanda-t-il, j’aimerais savoir…

Il resta un moment à penser à sa question. Après tout il s’agissait de notre dernier échange et sans doute la dernière question qu’il me poserait. Pour avoir vécu les mêmes choses, ressentit les mêmes désir d’espace et d’ailleurs, il se devait de trouver ce qu’il désirait au plus profond de lui.

_ Comment faites-vous pour lui échapper ?

Alors, d’un sourire un peu espiègle, je lui posais une main amicale sur l’épaule et le regardait, pour la première fois depuis le début de notre voyage, directement dans les yeux.

_ Je ne lui ai pas échappé, lui répondis-je. Au contraire, aujourd’hui, je demeure…

Alors il comprit l’astuce, mais cela lui prendrait encore du temps avant de l’intégrer, encore du temps à traverser ces lieux désertés par l’homme, dans le grand Nord où les arbres, eux-mêmes finissent pas disparaître.

Il sortit de la voiture et récupéra son sac. Mais il se retourna une dernière fois et sortit sa photo chiffonnée de sa poche qu’il me donna à travers la vitre.

_ Elle s’appelle Emily, son adresse est derrière. Si vous allez là-bas, est-ce que vous pourriez lui dire que je vais bien ?

Bien entendu j’acceptais et lui serrait la main, un poignée amicale et puissante, le dernier lien qu’il avait encore avec les autres. Plus jamais je ne le revis et j’ose espérer qu’il aura trouvé sa place en lui-même.

fin de routeQuant à moi, je fis demi-tour. La route s’ouvrait de nouveau plein Sud, toujours plein Sud. Je la connaissais pour l’avoir parcouru. Bientôt l’hiver recouvrerait de son blanc manteau toutes ces régions. Bientôt l’éternel automne disparaîtrait pour laisser place à l’implacable hiver, ses tempêtes et son froid brutal. Sal Paradise n’en avait pas encore terminer de faire le voyage. Au loin s’annonçait simplement les problèmes qu’il avait fuit et que désormais il aurait à affronter. Au Sud, quelque part, résonnaient les chants et les rires de Dean et Marylou. Il les retrouverait, eux et plein d’autre encore à travers les affres hivernales. Un moment, même, il hésita, prêt à suivre Christophe sur ces contrées sans chemin, mais il était trop tard, des années trop tard, pour recommencer à fuir, désormais il n’avait plus peur et je souris à cette pensée.

Je me tournais une nouvelle fois vers le Nord et la silhouette de l’auto-stoppeur se perdit à travers l’horizon. Puisse ses pas l’amener à demeure pensais-je une dernière fois avant de redémarrer et de m’éloigner pour de bon, la photo de cette Emily sur le siège passager.

 

1 comment

  1. graziella baker

    s’il te plait pourrais je savoir si c’ est un homme qui conduit ou une femme

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