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déc 09

Le lecteur éternel

BibliothèquesComme à son habitude il venait de terminer son livre et le refermait avec un soin tout particulier ainsi qu’un air de satisfaction. Demain, il irait voir le bibliothécaire, en obtenir un autre, mais ce soir, il savourait encore pour un moment l’ouvrage qu’il tenait entre ses mains.

Sa couverture, un peu vieille, ses pages jaunies et sèches, l’odeur de papier mâché qui s’en dégageait, toutes ces sensations qui l’avaient assailli durant la lecture du récit, les sentiments éprouvés, dans son cœur, son esprit, et parfois même son pantalon, ces lieux parcourus, traversés le temps d’une lecture.

Il souriait tranquillement en fermant les yeux. Autour de lui, petit-à-petit, se faisait le silence et il n’avait déjà plus conscience de l’heure qu’il était. Il pouvait être la nuit ou le jour, tard le soir ou le petit matin que cela ne changeait rien, il avait terminer son récit. Il sentait sa propre respiration ralentir, la fatigue le prenait tranquillement, toujours à chaque fois qu’il terminait un livre. Il restait encore accroché à son livre avant de sombrer dans un sommeil profond et de se retrouver, déjà, à peine le temps d’un clignement, à monter les escaliers de la Bibliothèque. Il terminait un livre et se retrouver le lendemain devant lui afin d’en obtenir un autre à lire, juste le temps d’une pensée qui s’échappait dans le rêve.

La Bibliothèque était immense, certains la disaient même infinie, mais personnellement il ne voulait y croire. – Quelle serait le but d’un lieu infini, il n’y aurait alors plus aucun intérêt à avancer jusqu’à la fin. Il aimait quand tout avait une fin ! – Elle regroupait un nombre incalculable d’ouvrages, toutes les lectures possibles et inimaginables, celles dont on n’osait pas même rêver et celles dont n’avait pas même conscience ou inconscience !

Plus jeune, il avait eut cette soif insatiable de connaissance et il lisait avidement tous les récits, le plus rapidement possible, essayant d’en apprendre le plus possible. Mais aujourd’hui, à son âge, il profitait d’un livre à la fois, essayant de le faire durer très longtemps afin d’en retirer toute l’essence qui irait le nourrir spirituellement, intellectuellement et physiquement.

Ce qu’il désirait, par-dessus tout, c’était un récit tranquille que l’on suivrait comme un après-midi estivale au bord d’une rivière à travers champs, calme et sereine, dont le débit constant ne viendrait jamais perturber le bruyant silence de la nature. Oui, il désirait un récit de ce type, sans doute en récupérerait un demain ?

Bien sûr, ce n’était pas ainsi que fonctionnait la Bibliothèque. Personne n’obtenait le livre qu’il désirait. Comme stipulé à l’entrée, ce n’était pas au client de décider. Il pouvait, par contre, traverser à loisir les rayons, survoler quelques œuvres, en lire la quatrième de couverture afin d’en avoir un aperçu.

escher-mc-relativity-e64abLui-même déambulait des heures et des heures à travers cette forêt de papiers. Si bien que, souvent, il n’avait plus aucune conscience du temps. – Un peu comme ce soir…ou bien ce matin ? – Il aurait bien pu y être resté une minute ou un an, aucune importance. Quelque fois, il rencontrait une personne, un vieil ami, de passage dans le rayon, une ancienne compagne qu’il n’avait vu depuis tant et tant qu’il en avait perdu le décompte. Parfois, même, un enfant perdu courant à perdre haleine, haletant dans sa course, tel un jeune loup un peu fougueux, à moitié sauvage de rencontrer ainsi un autre être vivant. Il tentait toujours d’être le plus agréable possible. Après tout, lui-même avait été un jeune loup dans sa prime jeunesse, à hurler son amour à la lune – recevant souvent un sceau d’eau froide en guise de réponse ! – Mais la sociabilité n’est jamais quelque chose de totalement innée, elle s’apprend avec les années. Le jeune enfant continuait sans mot dire son chemin et il se retrouvait encore une fois seul avec lui-même.

Souvent il l’était, seul, entre ces rayons, malgré les chuchotements qui y régnaient. Il ne voyait presque jamais âme qui vive et il se prenait, lui-même, à penser qu’il n’était qu’un chuchotement de plus dans ce silence qu’écoutaient les autres clients de la Bibliothèque. Une ombre dont les pas résonnaient en écho pour un personne proche de lui et si éloigné. Comme il était facile de n’être séparé que par un mur de livre. Chacun de part et d’autre à lire, à voix basse, le résumé, sans n’avoir conscience, à aucun moment, d’une présence en face d’eux…

La Bibliothèque était un lieu de solitude et il versa une larme à l’idée d’y retourner, agrippant encore plus fortement le livre terminé. Il ne voulait pas s’endormir, il ne voulait pas se retrouver là-bas. Il gardait encore en mémoire ces moments de pur bonheur à parcourir chaque ligne de son récit et il ne désirait pas que cela se termine. Bien sûr, c’était en vain. Le livre avait une date de retour et il devrait le ramener afin d’en obtenir un autre. L’amende était bien trop sévère qu’il savait qu’il ne pourrait jamais la payer !

C’était ainsi qu’Elle fonctionnait, la liste en main, il en prenait un et nous le tendait avec son célèbre sourire. Ce n’était jamais celui que l’on désirait, mais toujours celui dont on avait besoin. Car le bibliothécaire connaissait nos goûts, nos attentes, nos envies. Souvent il ne prenait pas même la peine de lire notre liste de souhait et se contenter de nous tendre le livre qui nous correspondait déjà préparé à portée de main. Toujours il voyait juste dans ses choix. Le récit nous parlait bien plus que nous aurions pensé. On en venait à regretter nos réticences et nos déceptions premières.

Il est des livres qui, à un moment donné, ouvre en nous des réflexions, des pensées si puissantes qu’elles nous offrent une solution à un problème que nous étions, auparavant, incapable de résoudre. Tout le monde aura connu ce sentiment qu’il s’agissait d’une certaine destinée que de se retrouver à lire ce récit. Le bibliothécaire excellait dans cette exercice et nous trouvait toujours l’histoire qui nous scierait le mieux !

Nous nous se souvenons, d’ailleurs, bien plus de ces livres que des autres et il nous prend de temps en temps l’envie d’y retourner. Bien entendu, c’était à lui de nous offrir l’opportunité de nous y replonger et il fallait souvent attendre longtemps avant de les avoir de nouveau en main ! Peut-être aura-t-il la chance de relire ces vieux récits qui l’avaient tant marqué dans sa jeunesse ? Il saurait cela en arrivant devant lui !

Il se l’imaginait, toujours derrière son comptoir, ce vieux bonhomme sans âge, sa barbe de trois jours poivre et sel, ses cheveux blancs qui se dégarnissaient lentement, ses lunettes attachées par une corde, posé négligemment sur le bout de son nez, son costume en laine, peluchant après tant d’année. Il arriverait devant lui, mais sans liste cette fois-ci, juste pour voir ce qu’il lui proposerait. Alors il commencerait leur discussion ainsi :

_ Voilà un de mes plus vieux client ! As-tu aimé ce livre ?

_ J’ai profité de chaque ligne, lui répondrait-il.

_ C’est bien, c’est bien… C’était un beau récit, n’est-ce pas ?

_ Un peu laborieux, mais la difficulté m’a fait tenir jusqu’au bout.

_ Tu aurais pu sauter quelques passages ? Parvenir à la fin plus rapidement ?

_ Il aurait perdu de son intérêt ! D’ailleurs qui sautent les passages ?

_ Les jeunes, les impatients surtout. Mais l’histoire, même terminée plus rapidement, reste l’histoire. C’est simplement dans la nature que de vouloir connaître la fin avant d’y parvenir !

Il aurait raison. Il avait toujours raison. Lui-même aimé à s’arrêter un moment et compter les pages déjà lues et celle qu’il restait à lire ! Quelque fois, même, il lorgnait rapidement les derniers mots, d’un chapitre, d’une partie ou de la fin. Il n’en comprenait jamais le sens, les phrases le prendraient une fois mise en contexte, mais c’était comme une vision rapide de ce qu’il attendait dans sa lecture !

Il y en a qui toujours qui se refuse de s’arrêter ou de jeter un coup d’œil à la fin. Ils s’obstinent à rester concentré sur leur page, à lire chaque mot à la fois, dans le présent. Ils en oublient que la fluidité de la lecture vient de l’anticipation du mot qui vient juste après celui que l’on vient de lire ! Sans en être conscient, ils ont aussi cette envie de connaître la fin et c’est ce qui leur fait continuer à lire, leur désir inconscient refoulé par leur volonté de ne pas savoir. Chaque lecteur est différent face à son récit.

Le bibliothécaire était-il de ceux qui lorgne vers la fin ou bien de ceux qui se bornent à ne rien connaître ? Après tout ce temps passé à le rencontrer encore et encore, il ne le connaissait pas vraiment. C’était pour lui un personnage intemporelle, à l’image de la Bibliothèque qui existerait toujours sous une forme ou une autre, bien après son départ définitif ! Lui-même, par ses venues répétées devenait une constante dans ce lieu. Il était ce lecteur, celui qui venait toujours, qui jamais ne s’arrêtait de lire. La figure du bibliothécaire et du lecteur existerait à jamais dans l’éternité se dit-il enfin.

_ Pourquoi continues-tu à venir lire un nouveau récit, lui demandera-t-il ? Tu pourrais t’arrêter et profiter des souvenirs de ceux déjà accumulés ?

_ Tant que ma vue ne fatiguera pas, tant que je pourrais discerner le verbe sur ces pages blanches, je continuerai à venir !

Alors il lui donnerait un nouvel ouvrage, celui dont il avait besoin et avec un sourire, rajouterait :

_ N’as-tu jamais voulu écrire ton propre livre ?

Il ne répondrait pas, il ne répondait jamais. Il sortirait de la Bibliothèque et se mettrait à lire les premières lignes de ce nouveau récit qui commencerait toujours pas un crie, son crie, avant de s’ouvrir, page après page, à la lumière de cette nouvelle vie, de cette nouvelle aventure.

Greuze - Ecolier endormi sur son livre, 1755Peut-être serait-ce un récit tranquille, ou bien un de ceux qu’il avait déjà lu ? Peut-être, à force d’en avoir lu, le bibliothécaire lui aurait donné le livre qui lui faisait envie ? Car, en ce moment, alors qu’il tenait encore le précédent entre ses mains, tiraillé par le sommeil, c’était ce dont il avait besoin.

Il ouvrit une dernière fois les yeux, regarder où il se trouvait, la pièce si familière qui l’avait accueillit une partie de sa vie, les photos de ses enfants, de ses petit-enfants, les souvenirs accumulés qui résonnaient encore dans son cœur. Il sourit en se laissant emporter par la fatigue. Demain il retrouverait la Bibliothèque. Ce fut sur cette dernière pensée qu’il lâcha définitivement l’ouvrage finalement terminé.

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