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oct 08

Le petit être poilu au duvet naissant

Le premier d’entre-eux, trentenaire qui tente de rester jeune, rentre dans la voiture, passager arrière, s’esclaffe en voyant mon panneau interdit de s’engueuler, puis reste silencieux pendant un moment.

Ça se passe souvent comme ça avec les voyageurs de passage. Ils parlent un moment puis s’arrêtent, toujours, avant de reprendre un peu plus loin, briser la monotonie du voyage. Deux autres voyagent avec nous. Une femme de quarante ans, assise à l’avant, regardant d’un air distrait les panneaux s’enchaîner sur le rebord. Les kilométrages ne sont pas toujours indiqués, mais elle n’en rate aucun, comptant chaque moment et l’annonçant à mi-voix pour elle-même la plupart du temps.

Enfin le troisième est un jeune encore au Cégép. Il porte une barbe naissante, ou plutôt un duvet léger qui macule sa peau encore tendre d’enfant. Il n’a pas plus de 18 ans, l’éphèbe, et se recroqueville les épaules pour mieux se tasser sur son siège. De temps en temps, l’hormone lui titille la glande et il bombe le torse, sort sa crête le jeune coq, mais bien vite il est renvoyé dans son silence par le premier passager qui s’horripile de voir ainsi tant d’immaturité !

Kilomètre 62, lance à la volée la mère de famille.

Il est dans l’angle de rétroviseur, visage serein, les yeux pleins d’entrain, mais les manches retroussées dévoilent un tapis de poil si intense que ça semble irréel ! La barbe n’est pourtant pas si voyante, mais le corps semble, lui, suppurer de pilosité !

L’autre à côté de lui le toise. Il répond pas un haussement. Tout son corps participe de l’effort et ce ne sont pas que ses épaules qu’il soulève, mais sa tête, les bras et le torse, même son cœur, ses poumons et son estomac se soulève à la question.

Kilomètre 104, continue sur sa lancée la mère de famille.

C’est une grande fatigue qui se répand à l’arrière et le petit être poilu au duvet naissant envahie de son marasme la bonhomie hilare de l’autre. C’est une contagion que de voir la jeunesse si amère et indifférente. Alors on le provoque un peu, voir ce qu’il en ressort, mais juste un sourire de biais, à peine perceptible qui le ramène à sa taille, roulé en boule à l’arrière.

Il veut se cacher des regards, alors il met son casque, la musique, mélange de bruit et de cris, avec un peu de sucre populaire, une cuillère de sirop et il disparaît de la surface.

Kilomètre 137.

L’autre ne l’emmerde plus, il porte son attention devant. Il peut pas rester en place, bouge dans tous les sens et profite pour se redonner une certaine bonne humeur. Il n’arrive qu’à se donner bonne constance avec ses phrases de trentenaire en crise.

Qu’importe, le jeune est déjà loin, à surfer sur son téléphone, écrivant dans quelques langages secret, connut de lui-seul et de quelques milliers d’autres, des messages monosyllabique visant à retrouver sa bande d’amis et d’amies. Il pianote comme s’il était né avec et sourit de temps en temps. Quelque fois sa crête pointe le bout, il est fière de sa trouvaille.

Kilomètre 169.

Un jour il aura une barbe, une véritable barbe, le gamin. Pas un simple duvet qu’il porte pour faire grand. Un jour il conduira des passagers, comptera les kilomètres, lancera des blagues lourdes à la volée. Un jour, il aura grandit. Mais en attendant, il reste l’éternel gamin raillé par ses contemporains un peu plus âgé. Il ne peut se mettre en avant, pas assez d’expérience. Il ne peut pas, tout simplement.

Il déteste les autres, ces vieux, se dit qu’il ne sera jamais ainsi, surtout celui proche de lui qu’il ne cesse de lui titiller l’ego !

On arrive à destination. Il donne négligemment l’argent comme si ça ne comptait pas vraiment. Tout le monde se dit au-revoir et le premier passager va pour serrer la main. Sa manche se retrousse et dévoile un tapis de poil si intense que cela semble irréel. Etrange.

La femme vient alors au-devant.

_ Quelque soit le voyage, le nombre de kilomètres ne change jamais…

C’est une règle, qu’il faut se dire, tandis que mes trois compagnons repartent lentement vers de nouveau horizon. Je ne l’avais pas remarqué dans la voiture, mais mes deux passagers arrières font la même taille…

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