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sept 09

Le sac-à-dos de Lucca

Le-silence-des-agneauxA peine débuté, les ennuis commencent, à croire que l’adage : la première impression est souvent la meilleure, n’a jamais été aussi vérifié que cette fois-ci.

Premier voyage, premier compagnons de route. Pour X raisons dont l’énumération me serait fastidieuse, je les passe sous silence et me laisse bercer de vaines illusions que le voyage se passera tranquillement ! Certes il le fut, mais au-delà de tout mot, d’une tranquillité morbide à se sentir proche d’un cimetière un soir de Salem !

Lieu de rendez-vous pris, la station essence proche papineau pour sortir par le pont Jacques Cartier. Au moins j’avais retenu la leçon précédente, même si cette dernière n’empêche pas forcément l’apparition des rocambolesques personnages que vous pouvez récupérer sur la route des Amish©®tm !

Mon amish m’attend bien sagement assis sur le rebord de la devanture, un salut de la main discret en voyant ma berline verte arrivée. Frêle par sa maigreur, on sent ses muscles légers saillir sur ses os, il porte un énorme sac qui pourrait le dépasser par son énormité et ses petits yeux perçants me regardent de côté. Une fouine androgyne sans sourire qui s’approche de ma voiture.

_ T’es mon lift, qu’il me dit de sa voix légère et éteinte.

_ C’est toi Lucca ?

_ Tu peux m’appeler Rocco.

_ Comme l’acteur porno ?

Il reste silencieux, le vent se lève d’un coup, malgré l’été finissant, il fait froid d’un coup. Il reste debout à tenir son sac, ressert sa prise dessus.

_ Tu veux le mettre dans le coffre ?

Il me fait non de la tête, ouvre la portière avant et s’installe. Un dernier regard autour de moi, l’impression que je ne reviendrais pas indemne de ce trajet. Je chasse de mon esprit cet macabre pensée et prend la route.

Le premier quart d’heure reste tout aussi silencieux et une odeur plane dans la carlingue. Je n’arrive pas à mettre la main dessus tant c’est léger. Plutôt une fine et impalpable sensation qui repose lourdement au-dessus de notre tête.

_ Alors tu vas à Québec pour le travail, je lui demande ?

Il fait non de la tête.

_ Loisir alors ?

De nouveau ce « non » à faire peur.

L’asphalte se déroule devant nous, il n’y a quasiment personne sur la route. Manque de bol, la radio a rendu l’âme quelques jours plus tôt. Aucun moyen de remplir le vide qui se creuse entre nous. Créer une forme de sociabilité devient de plus en plus difficile à mesure que l’on avance. Ça s’amenuise avant de disparaître.

Je regarde de nouveau son sac-à-dos, il le porte sur ses genoux, serré contre lui comme un bien précieux. Il s’agit peut-être d’un sac d’argent. Le gamin vient de faire un braquage et fuit par ses propres moyens vers une autre ville. Je divague à m’imaginer ce que contient ce sac. Je suis loin de la vérité. Tout le monde serait loin de la vérité.

_ T’es sûr que tu veux pas le mettre à l’arrière ?

Il me lance un regard noir, l’idée est hors limite.

La route continue et je continue d’imaginer ce que contient son sac-à-dos, le sac-à-dos de Lucca. Peut-être toute sa vie, le gamin fugueur emporte livres et vêtements, une partie de son enfance pour ne pas oublier qui il fut et qui il veut devenir. J’étais encore loin, trop loin…

_ Sinon c’est quoi tes centres d’intérêts ?

_ La cuisine, me répondit-il laconiquement.

De nouveau un long silence et ce sac qui m’attire du regard, un livre en dépasse sur le coin. Peut-être contient-il des instruments de cuisines et des sac-à-lunch, de quoi le sustenter dès son arrivée à Québec !

_ C’est quoi ton livre ?

_ Manifeste Anthropophage d’Oswald de Andrade.

_ Ah !? T’as des origines brésiliennes ?

Ne me demandez pas pourquoi cette question est apparue dans mon esprit, mais, après coup, je pense que j’occultais la terrible vérité. Inconsciemment, je tendais à diminuer l’atmosphère lourde qui ne cessait d’augmenter autour de nous jusqu’à en devenir insupportable. Comme cette odeur étrange et inconnue qui m’assaillait les narines.

N’y pouvant plus, je me tente à lui poser la question.

_ Il y a quoi dans ton sac !?

Encore une fois ce regard fulminant, je suis hors-limite et il me le fait comprendre. Je sens autour de moi l’air vicié me prendre à la gorge, m’étouffer lentement. Il me faut, pour ma propre sécurité, me sortir de cette situation. Dans la nuit tombante, les arbres de la forêt entre Québec et Montréal se présentent menaçant.

_ Je te demande simplement parce que tu sembles y tenir plus qu’à ta propre vie.

_ Il y a des choses que tu aimes plus que toi-même, bien plus…

C’est la première fois qu’il fait une phrase aussi longue, ça me fait peur, sa voix et lourde, plus rauque qu’au début. Sous la lumière des phares adverses, il prend une attitude éthérée qui le rend presque impalpable. Son sac, sur ses genoux, le contraint à s’enfoncer encore plus loin dans son fauteuil.

_ J’aurais fait n’importe quoi pour lui, dit-il sombrement, n’importe quoi… !

Il se retourne vers moi, un petit rictus aux lèvres, une lueur qui passe rapidement dans les yeux.

_ Andrade avait raison, il me fallait manger sa culture pour qu’il vive à jamais en moi…

Il reste silencieux tout le reste du trajet. Je n’ai jamais su ce que contenait son sac, mais l’impression d’y être passé près me hantera encore et toujours. Je l’ai laissé quelque part en pleine nuit dans les rues de Québec. Je le vois encore déambuler, ce cadavre, cannibalisant quelques victimes de sa présence, son terrible sac sur le dos…

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