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oct 28

Le vieil homme et la morue

automneC’était un après-midi d’automne. La saison où les amours d’été prennent fin, où les feuilles se colorent de nouveaux sentiments, où les amours d’antan renaissent à l’infini tandis que les forêts se parent de leurs atours, à la recherche d’un véritable amour. Mais ce qu’il reste, au final, c’est l’humidité des journées de pluies et de tristesse, et le rhume habituel de ces nuits solitaires trop fraîches.

C’était dans cet état d’esprit que je conduisais ce vieux jusqu’à sa destination. L’homme avait 70 ans passé, encore assez en forme pour son âge et aussi joyeux qu’on pouvait l’être. Le vieil homme n’était sûrement pas en reste question sentiment, lui qui avait dû connaître une vie entière de hauts et surtout de bas ! Pourtant c’est lui-même qui me posa la question éternelle lorsque je lui demandais simplement pour quelle raison s’en allait-il sur Québec ?

_ Est-ce que vous croyez en l’amour, jeune homme, me demanda-t-il ?

Comme tous les autres jeunes, je voulais y croire, mais la vie me prouvait le contraire à chaque moment, incapable de trouver la perle rare, incapable de me connecter pour de bon. Nous étions en automne, ne l’oubliez pas !

Je haussais les épaules pour seule réponse valide, et le vieil homme me regarda d’un sourire affectueux.

_ J’ai connu trois fois l’amour dans ma vie.

Au moins il ne parlait pas de l’Amour. – Vous savez bien duquel je parle. –

_ J’dois dire que j’ai eu une vie remplie d’amour. J’ai été marié deux fois, j’ai trois enfants, deux petits-enfants pour le moment et je pense que le prochain est en cours !

_ Oui, c’est une vie bien remplie, dis-je comme pour me convaincre moi-même.

_ Mais mon plus grand regret reste mon premier amour.

Il me scruta de ses grands yeux noisettes, les larmes perlaient légèrement sans qu’il n’y ait aucune tristesse. Dehors les dernières chaleurs estivales du soleil venaient nous bercer tranquillement. C’était le moment des histoires, m’entendis-je penser.

_ Vous savez, à cette époque, à mon époque je veux dire, reprit le vieux, on ne couchait pas ensemble. Que voulez-vous, c’était comme ça. Il fallait être marié et tout ça. Pourtant ça nous a pas empêché de nous bécoter derrière le prieuré. Oh ! J’devais avoir dans les 17 ans et je m’voyais déjà faire ma vie avec elle. Vous savez, c’est un drôle de sentiment que d’construire un avenir avec quelqu’un sans même rien penser à d’autre, dans la naïveté de notre âge ! Après tout, nous avions été élevé ainsi. Finalement le temps et le hasard nous a séparé. J’ai rencontré ma première femme, je me suis marié, j’ai eu mon premier enfant, mais je l’ai toujours gardé dans mon cœur, dans un coin, comme la personne la plus spéciale. Même lorsque j’ai divorcé pour la première fois, même lorsque j’ai rencontré ma seconde femme. C’est ainsi, elle avait toujours une place, quelque part.

Le soleil rasait désormais l’horizon et la nuit s’étirait lentement, comme déjà fatiguée, baillant une dernière fois avant de fermer nos yeux à son obscurité. La route était douce, tranquille.

_ L’avez-vous revu, finalement, demandais-je ?

_ Il y a quelques mois. Une drôle d’histoire. J’étais dans ce magasin quand j’ai reconnu sa sœur. Malgré les années, elle avait pas changé tant que ça. Des rides en plus, la peau un peu plus flasque, des dents en moins, mais toujours les mêmes traits. C’est pas vrai que l’âge nous différencie, on est toujours de même d’enfant à grand-parent. C’est juste les plies qui se rajoutent !

Il se marra d’un rire un peu forcé avant de se reprendre.

_ Elle se rappelait de moi aussi et m’a donné le numéro de sa sœur. Mon amour d’enfance venait aussi de divorcer. En l’appelant, elle me dit qu’elle déménageait à Québec. C’était une conversation assez intense, pleine de pleurs et de rires, de souvenirs qui remontaient à la surface, des souvenirs que l’on pensait si loin enterrés qu’on s’est promis de nous revoir !

_ Vous êtes donc en route pour la revoir après toutes ces années ?

_ Pas vraiment, je l’ai déjà vue… Disons qu’elle s’est retrouvée à Québec, abandonnée par tous ceux qui devaient l’aider à déménager. Elle m’a appelé, sans savoir pourquoi. Et… je sais pas, j’ai sauté dans le premier bus et je suis allé l’aider. Et vous savez quoi ?

_ Non ?

_ Quand elle m’a ouvert la porte, on s’est embrassé !

Il avait l’air si gêné, comme un gamin qui raconte son premier baiser. Mais peut-être était-ce le cas. Le ciel était d’un rose violacé désormais, saupoudré de nuages qui s’alourdissaient à mesure que l’on approchait de la destination.

_ Finalement quand on a fini, il était trop tard pour que je rentre sur Montréal et je n’avais pas assez d’argent pour prendre un hôtel. Bon je me suis un peu imposé, c’est vrai. Et au début elle voulait pas que je reste, question de bienséance. Mais bon j’étais vraiment fatigué, incapable de quoi que ce soit, j’essayais de la convaincre. Finalement on a dormi dans le même lit, chacun de son bord. Mais la nuit, c’est long et les esprits, ça s’échauffent vite ! Les corps aussi d’ailleurs…

Il resta silencieux un petit moment. Visiblement, il savourait ce souvenir en regardant dehors. Le ciel devenait de plus en plus noir et les lumières des lampadaires s’allumaient sur leur chemin.

_ Depuis vous faites le voyage entre les deux cités pour aller la retrouver ?

Il me regarda et c’était comme une main compatissante qui se posait sur mon épaule. Il n’avait nul besoin de parler pour que je comprenne.

_ C’est une vraie morue, me dit-il. Une vraie folle avec qui j’aurais jamais dû être. Ça fait maintenant trois mois et j’ai l’impression d’avoir vieilli de cent ans ! C’est engueulade sur engueulade chaque fois que j’y vais ! Vraiment, je la pensais pas ainsi et j’ai appris que ce n’était pas elle qui avait demandé le divorce, mais son mari. Le pauvre vieux, je peux pas le plaindre ! Si tu veux mon avis, gamin, il vaut mieux passer sa vie seul que s’emmerder avec des folles ! J’en ai épousé deux, je sais de quoi je parle et on est bien mieux à s’occuper de soi !

Il partit d’un rire nerveux tandis que l’on arrivait sur Québec. La pluie avait commencé à tomber et illuminait de ses gouttelettes les phares des voitures. On sentait déjà le froid de la nuit s’installer dans l’habitacle et j’enclenchais, par automatisme surtout, le chauffage.

_ Mais pourquoi venir à Québec dans ce cas !?

_ Parce que c’est ma morue à moi !

Il me répondit avec un petit sourire espiègle, avant de sortir définitivement de la voiture, partant rejoindre sa bien-aimée, un bouquet à la main, s’éloignant sous la pluie fraîche de cette nuit automnale. Je ne revis jamais mon petit vieux et je n’en sus pas plus sur sa bien-aimée. Je ne compris que bien plus tard ce qu’il voulait dire par là. Si un jour je la rencontrais, cette folle morue, elle me raconterais qu’elle avait revu un amour d’enfance, un vieux croûton un peu timbré, abandonné deux fois par deux femmes revenues à la raison !

Ce soir là, en continuant ma route, je ne pouvais m’empêcher aux amourettes d’été qui s’achevaient comme les feuilles tombant des arbres luisant de milliers de couleurs. Les liens se font et se défont si facilement qu’on en oublie que sous les feuilles mortes recouvrant le sol, le printemps prochain attend patiemment.

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