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sept 23

L’engueulade merveilleuse

panneau_insolite.1373250.18C’était pourtant un départ comme les autres. A voyager un certain temps, on a vite fait le tour des compagnons : trois passagers m’accompagnaient, deux hommes, une femme. Trois inconnues qui ne se connaissaient guère plus mais qui, en quelques heures, n’ont pas vraiment sympathisé, mais dont le rapprochement brutal résonne encore en moi comme une étrangeté dont j’aurais aimé connaître la finalité… Les prémisses d’une guerre sans merci qui se serait déroulée à l’intérieur des murs étroits de mon véhicule.

Alors que, conduisant de mon habituelle nonchalance, l’un de mes nouveaux Amishs se met à blatérer qu’il s’y connaît en matière de différence et déclare, dès lors, que la gente féminine est bien trop différente pour prétendre à une quelconque égalité des sexes ! Encore aujourd’hui je retourne la question sans parvenir à une réponse satisfaisante : pourquoi s’était-il mis à en parler et surtout en ces termes, cela m’échappe…

Néanmoins mon fanfaron, de devant justement, faisait face, de dos, à cette petite étudiante, toute pétrie de ses convictions d’aujourd’hui et se révéla, finalement, aussi féroce qu’une lionne défendant son petit (désolé pour mes amies féministes de l’analogie) ! Je ne l’ai jamais véritablement vue qu’en partie à travers mon rétro-viseur et je l’imagine encore maintenant à l’image de ses yeux, flamboyant à l’annonce de l’énormité !

C’est alors que le tonnerre se mit à gronder. Je n’avais vu ni éclair, ni sentit l’orage profiler sous le ciel azuré de cette fin d’été. Non, il prenait source sur la banquette arrière et faisait vibrer les essieux !

Bien entendu, mon fanfaron, loin d’être victimisé, se posa en réflecteur de la pensée masculine et de répliquer mot pour mot à l’argumentaire pesamment crier de la donzelle loin d’être en détresse.

Tout aurait été pour le mieux si le troisième ne s’y était sans doute pas mêlé ! Imaginez un combat de coq à celui (ou celle) qui a la plus belle crête mais n’irait pas plus loin que des caquètement inoffensif. Alors, soudainement, balancez un renard dans le poulailler où nos deux coqs s’entrechoquent. Vous y verrez la débandade de nos gallinacés avant de se défendre, acculés, à coup de bec, de griffes et de cris !

_ Non, mais regardez-vous à tenter de répondre à une question aussi absurde ! J’ai l’impression d’y voir deux narcissiques de la pensée où chacun reste persuadé d’avoir le meilleur sexe ! L’un, sous couvert de tradition, fait valoir sa primauté. L’autre, sous couvert d’une fausse égalité, fait prôner le sien par dessus !

Les yeux écarquillés, ils se mirent à le regarder les insulter d’un sourire incisif ! Ce n’était pas en soi la violence de ses propos à leur encontre qui déclencha la troisième guerre et faillit exploser les frontières du véhicule, mais plutôt l’aplomb cynique qu’il portait en rictus à la commissure des lèvres.

Les hostilités étaient lancées et l’on pouvait énumérer tout le sacré qui s’accumulait dans l’air vicié de la carlingue de métal. Sans m’en rendre compte, je roulais à toute berzingue, le pied de plus en plus enfoncé sur l’accélérateur tandis que la pare-brise vibrait des décibels lancés. D’un coup l’univers au complet devint surréaliste, la vitesse dans cette autoroute boisée, le cœur emballé qui rythme la chamaille, les insultes professaient, une accélération totale et pernicieuse de la virée en enfer, une montée en pression qui sifflait sur le feu brûlant de ce combat à trois voix jusqu’au cris, du fond des tripes aussi soudain que surprenant, finit par les faire taire aussi sec.

Un long silence plana dans la voiture, me laissant le temps de me calmer.

_ Si c’est pour vous mettre sur la gueule, je peux vous arrêter de suite, dis-je cramoisi !

Ils ne pipèrent mot et penauds, restèrent dans leur retranchement le reste de la route. Un silence de mort, comme un champ de bataille après cette dernière, un no man’s land que j’aurais traversé seul armé de ma verve.

Bizarrement, à la fin du trajet, avant de se quitter, leur argent encaissé, j’entendis les deux premiers se rabibocher plus que nécessaire et le troisième d’en faire les frais qu’il répondit par un haussement d’épaule prétentieux.

Je me demande pourtant si, en quelque endroit, les engueulades continuent, mais ces combats m’auront, tout du moins, laissé une trace que je garde encore pour les futurs Amishs qui m’accompagnent, un panneau accroché sur la plage arrière et qui les fait souvent bien sourire. En s’asseyant ils peuvent y lire : « interdit de s’engueuler, la joie est donc de mise ! » Ça les rend toujours hilare !

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